Clarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfin.
Savez-vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mademoiselle Antonia Lambert, cette jeune personne dont la voix est si belle, qui chante avec inspiration, comme on voudrait dire les vers?—Eh bien! c'est elle qui peut seule donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande et svelte; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce mélange de confiance et de modestie que donne l'union d'une extrême jeunesse et d'un grand talent.
Si tout le monde était ravi, que ne dut pas éprouver Tancrède, à qui ces vers semblaient s'adresser?
Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;
Invisible pour vous, il enchante mes yeux!...
Il y avait toute une destinée dans ce hasard.
Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté; on s'étonnait de sa simplicité.
—Elle n'est point pédante, disait-on.
Et pourquoi l'aurait-elle été?
La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert à faire remarquer un talent qui a coûté; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui n'était même pas la sienne; il veut qu'on lui sache gré de la peine qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais le poëte ne s'aperçoit pas de la poésie; il ne cherche pas ses idées, elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se soulager. On fait des vers comme on aime; sans le savoir; sans le vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme, sans prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée de celui-ci de dire: J'ai très-bien dit je t'aime, aujourd'hui; je devais être bien séduisant!
Oui, le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poëtes sont les grands seigneurs de l'intelligence; pourquoi veut-on qu'ils aient, comme les pédants, des manières de parvenus?