—Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.
—C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé?
—Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, quelques infirmités peut-être?
—Ah! l'horreur! s'écrièrent plusieurs femmes en riant.
—Elle est fort jolie, la petite, dit un jeune homme; elle a des yeux charmants.
—Chut! écoutez.
—Elle est ravissante! pensait Tancrède.
La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le discours de sa mère, reprit alors d'une voix très-douce:
Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année,
Ma mère, en m'imposant un douloureux lien;
Union de hasard, d'avance profanée
Où le cœur n'est pour rien?
La fortune, à votre âge, est un bonheur peut-être;
Mais au mien, ses faveurs sont des biens superflus:
Dans nos jeux innocents ses dons feraient-ils naître
Un sourire de plus?
Voulez-vous donc cacher ma blonde chevelure
Sous des plis de velours, sous des bijoux pesants
Ma mère, vous voyez, cette blanche parure
Suffit à mes quinze ans.
Je ne vais pas au bal pour être regardée;
Des fêtes de l'orgueil mon cœur n'est point jaloux.
Je mettrais en pleurant une robe brodée,
Présent d'un vieil époux.
La raison, dites-vous, veut que l'on me marie;
Mais, si jeune, faut-il m'immoler à sa loi?
Dieu me dit d'espérer.... Ah! pour l'âme qui prie,
La raison, c'est la foi!
Pourquoi me repousser de votre aile avant l'heure?
Mon front comme autrefois est timide et serein.
Je suis heureuse ici, ma mère; quand je pleure,
Ce n'est pas de chagrin.
Loin d'un monde agité mes jours bénis s'écoulent;
Sur un sort qui me plaît d'où vous vient tant d'effroi?
Vous dites qu'on se bat, que les trônes s'écroulent;
Je ne le sais pas, moi.
La douleur pour mon âme est encore un mystère;
Mes lèvres du banquet n'ont goûté que le miel:
Je ne vois que les fleurs et les fruits sur la terre,
Que l'azur dans le ciel.
J'ai placé ma demeure au-dessus de l'orage;
J'entends le vent gémir, mais je ne le sens pas.
Je n'ai que la fraîcheur du torrent qui ravage
Les plaines d'ici-bas.
La rose des glaciers, qu'un noir rocher protège,
Ainsi fleurit sans crainte à l'abri des autans,
Et dans ces champs maudits, dans ces déserts de neige,
Trouve seule un printemps.
Ainsi, dans ces vallons de misère profonde,
Dans ces champs d'égoïsme où rien ne peut germer,
Dans ce pays d'ingrats, dans ce désert du monde,
Je fleuris pour aimer.
Je ne sais quel instinct me fait chérir la vie,
Quel parfum d'avenir me présage un beau sort,
Me dit: Tu connaîtras la gloire sans envie,
Et l'amour sans remords.
Oui, je crois au bonheur, à ma brillante étoile;
Un ange protecteur me guide par la main,
Et j'irai jusqu'à Dieu sans déchirer mon voile
Aux ronces du chemin.
Comme on croit au printemps que l'hiver nous envoie,
Comme au sein de la nuit même on attend le jour,
Triste... je sens venir une indicible joie...
Seule... je vis d'amour!
Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe;
Invisible pour vous, il enchante mes yeux,
Il m'apparaît charmant, à ma vie il assiste
Comme un esprit des cieux!
Et je rougis de crainte a sa seule pensée,
Et, comme en sa présence on me voit tressaillir.
Comme s'il était là, dans ma joie insensée,
J'ai peur de me trahir.
Ce rêve de mon cœur n'est pas une chimère;
Il viendra... loin de lui n'entraînez point mes pas,
Gardez-moi près de tous... Oh! laisse-moi, ma mère,
L'attendre dans tes bras!
Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublia la préface, qui d'abord avait fait rire. Clarisse était charmante en les disant; son regard s'inspirait, toute sa personne s'embellissait. Cette harmonie de la beauté, de la jeunesse et de la poésie était un ensemble séduisant. Et puis, il y avait une conviction de bonheur dans toute son âme qui détournait la critique. La malveillance se sentait impuissante contre ce jeune cœur, si riche d'espérance, si bien armé en joie pour l'avenir.