Et Clarisse alla se coucher.


[XXI]

UN FANTÔME

—Voilà deux caractères inventés exprès pour ma canne, pensa Tancrède: une jeune fille rêveuse qui ne sait ce qu'elle fait, qui n'écoute rien, qui ne regarde pas où elle est, qui se croit elle-même étourdie, et qui s'attend à se tromper toujours; une mère assez crédule, accoutumée aux enfantillages de sa fille, qui est même flattée de ses distractions, et qui les considère comme autant de preuves de poésie. Plus cette jeune fille dira de choses extravagantes et incompréhensibles, plus on la croira poëte; c'est au point qu'elle deviendrait folle, qu'on ne s'en apercevrait pas.

Tancrède n'osa suivre Clarisse dans sa chambre, un sentiment de respect le retint; un autre sentiment lui inspira aussi cette délicatesse: il se trouvait trop mal vêtu pour un fantôme, il n'osait risquer une apparition en redingote, il n'était réellement pas assez élégant pour un idéal. D'ailleurs, il aimait déjà trop pour ne pas tenir à lui; on acquiert, à ses propres yeux, une grande importance aussitôt qu'on aime, on ne se risque plus légèrement.

Dès qu'il fut possible de sortir de la maison où demeurait madame Blandais, Tancrède revint chez lui. Le lendemain en s'éveillant, il se souvint de Clarisse, et il s'avoua qu'il s'était attaché à elle, en un jour, comme s'il la connaissait déjà depuis son enfance.

Il l'avait trouvée si gentille, si simple, qu'il avait oublié qu'elle faisait des vers. Ce fut par vanité qu'il se le rappela. Ce rôle d'idéal qu'il se préparait à jouer flattait singulièrement son orgueil et le réconciliait avec sa trop grande beauté, avantage dont il avait tant souffert. En effet, c'était une noble ambition que de se faire l'Apollon d'une si charmante sibylle, que de réaliser de si poétiques chimères, de s'approprier de si beaux rêves, de dominer une imagination si pure; enfin de se faire adorer comme ange—quand on possédait toutes les qualités d'un mauvais sujet.

Cependant, comme Tancrède était au fond un très-honnête homme, il ne voulut pas risquer d'être aimé avant de savoir si Clarisse lui plairait assez pour qu'il consentît à enchaîner sa vie à la sienne, et il s'appliqua d'abord à l'observer mystérieusement. Cette observation ne le laissa pas longtemps dans l'incertitude. Chaque fois qu'il voyait Clarisse, il l'aimait davantage; tout ce qu'il découvrait dans son âme de candeur et de poésie le charmait; c'était l'inspiration surprise dans ce qu'elle a de plus sublime; c'était l'amour observé à sa naissance, dans sa pureté première, un amour vague et frais comme un feuillage de printemps; c'était enfin le mélange le plus gracieux, un rêve passionné dans un cœur plein d'innocence, un regard de génie avec un sourire d'enfant.

Cette situation d'observateur invisible avait tant de charmes que Tancrède se plaisait à la prolonger, et pourtant il était déjà bien amoureux; mais la tendresse qu'inspire une jeune fille est plus patiente; on regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour d'amour doit lui ravir: un adieu est toujours triste, même lorsqu'il conduit au bonheur.