Clarisse était joyeuse sans savoir pourquoi; elle vivait dans une atmosphère d'amour qui l'enivrait. Tancrède invisible était souvent près d'elle; cette présence voilée agissait sur son âme à son insu. Parfois une rapide apparition lui faisait entrevoir le gracieux fantôme; elle souriait, elle s'était accoutumée à ces visions, elle s'y attendait, elle y comptait; si elles lui avaient manqué plusieurs jours, elle aurait été malheureuse.
Sa vie se passait doucement, tantôt à faire des vers brillants de jeunesse et d'espérance, tantôt à courir dans le jardin assez grand de la maison qu'elle habitait; elle chantait souvent, pendant des heures entières, des airs connus, et puis d'autres qu'elle improvisait dans sa joie. Sa mère, qui entendait ses folles roulades, lui demandait alors:
—Qui te rend si contente?... Qu'as-tu donc?
Elle n'avait rien; elle avait seize ans et il faisait beau; cela suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantôme était aussi pour quelque chose dans cette joie; mais Clarisse ne pouvait le savoir, puisqu'elle croyait quo ces apparitions extraordinaires étaient un effet de son imagination.
Quelquefois elle en parlait à sa mère en riant.
—Oh! maman, disait-elle, il m'est arrivé hier une chose singulière: comme j'arrangeais mes cheveux devant la glace... tu vas te moquer de moi.
—Eh bien?
—J'ai vu mon beau jeune homme!...
—Dans la glace?...
—Oui; je me suis retournée tout de suite, croyant qu'il était derrière moi; mais il n'y avait personne, et pourtant je crois bien avoir entendu rire.