—Allons, dit madame Blandais, voilà maintenant que tu veux l'entendre; autrefois tu te contentais de le voir.

Clarisse raconta cette apparition à sa mère; mais en voici une autre qu'elle ne raconta pas.

Tancrède avait reçu une lettre de M. de Balzac, qui annonçait son prochain retour à Paris. Le moment de rendre la canne était venu, il fallait se hâter de profiter de sa puissance.

Un matin que Tancrède était venu voir Clarisse, il l'avait trouvée tout en larmes; c'était bien triste alors d'être invisible; de voir pleurer la femme qu'on aime et de ne pouvoir lui demander ce qui l'afflige, de ne pouvoir la consoler. La pauvre enfant pleura longtemps; puis vint madame Blandais, qui lui dit, d'un ton sévère, de mettre son chapeau et de venir avec elle se promener au Jardin-des-Plantes. La course était longue, et cette promenade ressemblait assez à une punition. Madame Blandais comptait sur les marches forcées pour calmer l'imagination trop exaltée de Clarisse. Il était évident que madame Blandais avait grondé sa fille. Pourquoi? Voilà ce que Tancrède voulait savoir. Il suivit Clarisse et sa mère; il écoutait; mais d'abord elles cheminèrent en silence; enfin madame Blandais prit la parole.

—Tu t'en repentiras plus tard, ma fille, toutes tes rêveries ne te mèneront à rien; d'ailleurs, ce jeune homme est très-aimable; et puisque madame de D*** s'intéresse à lui, certainement ce doit être un homme distingué. Si tu repousses toutes les occasions, tu ne te marieras jamais; ton invisible ne t'épousera pas, et tu resteras vieille fille. Vrai, mon enfant, tu n'es pas raisonnable de refuser la chance d'un bon mariage pour des rêveries folles. Il est de mon devoir de t'éclairer; je t'ai pardonné quand tu as refusé un homme plus âgé que toi; mais cette fois je serai plus sévère.

—Ah! c'est cela, pensa Tancrède; pauvre petite! on la tourmente, il faut lui donner raison.

Tancrède accompagna Clarisse jusqu'au Jardin-des-Plantes, puis, la livrant aux animaux féroces, il revint chez lui écrire à sa mère ses doux projets de mariage. Le soir, il retourna auprès de Clarisse; elle s'était retirée de bonne heure; fatiguée de sa longue promenade, elle dormait profondément. Tancrède pénétra dans sa chambre en ouvrant la porte le plus doucement possible.

Clarisse n'entendit rien: à cet âge, le sommeil est une léthargie.

Tancrède fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie; il s'approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale, qui prouve un sommeil réel, si profond, qu'il ne permet pas à un rêve de voltiger, à un souvenir de survivre.

—Qu'elle dort bien! pensa Tancrède.