Et ce sommeil, qui lui faisait envie, lui inspira beaucoup de respect.

—C'est bien là le sommeil d'une pauvre jeune fille qui a pleuré, se disait-il; elle doit être bien lasse, une si longue course dans Paris! Elles n'ont pas osé aller en voiture par économie, et Clarisse a préféré revenir à pied plutôt que de se hasarder dans une voiture publique; j'aime ça et lui sais bon gré de ce petit orgueil. Clarisse est d'une nature trop élégante pour sa condition. Quel bonheur d'être riche et de pouvoir lui donner, dans le monde, la position qu'elle mérite. Ô ma jolie Clarisse, que je t'aime!

En disant ces mots, Tancrède se pencha vers le lit et imprima sur les joues roses de Clarisse un chaste baiser.—Clarisse ne s'éveilla point. Tancrède, que ce baiser avait troublé, en risqua un plus tendre.

Clarisse ne s'éveilla point. Alors Tancrède se prit à rire, et il s'assit sur un fauteuil au pied du lit et il la regarda dormir.

Il resta quelques moments en contemplation devant cette douce image, et tout son avenir lui apparut: il se figura les jours heureux qu'il passerait auprès de Clarisse, le plaisir qu'il aurait à l'emmener avec lui, à la présenter à sa mère; il était bien certain que madame Dorimont aimerait Clarisse: cette jeune fille devait lui plaire par son esprit, la délicatesse de ses sentiments.

Il songea à ce prétendu dont on menaçait Clarisse; il se demanda pourquoi madame de D*** voulait la marier; il fit d'amères réflexions sur la manie des grandes dames, qui veulent toujours protéger, sans se rappeler, l'ingrat! qu'il devait à cette manie le plaisir d'avoir vu Clarisse; il s'amusa de l'idée que cette jeune fille refusait un vrai mariage pour lui qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aimait en rêve; il trouva ce succès très-flatteur.

Il pensa que c'était pour lui un bien heureux hasard que cette rencontre avec M. de Balzac, à laquelle il devait sa fortune et son bonheur; il remercia dans son âme M. de Balzac, qui lui avait prêté sa canne. Il acheta en idée une jolie maison de campagne près de Blois, et y fit préparer, pour son illustre ami, un bel appartement que lui seul aurait le droit d'habiter. Il se souvint aussi de M. Nantua, des secours qu'il avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait; il prépara aussi en idée un petit appartement, dans sa maison de campagne, pour M. Nantua. Et puis il pensa au plaisir d'avoir une jolie femme à lui tout seul, une jeune fille bien ignorante et bien naïve, que l'amour effarouche et qu'un mot fait rougir; un jeune cœur tout frais qui n'a jamais aimé, dont vous avez la première émotion, la première joie...

Et comme toutes ces idées sont fort douces, elles le bercèrent mollement... Par degrés, sa promenade du matin—le silence—le demi-jour—la sympathie du sommeil—la pureté de ses sentiments, peut-être, agirent sur ses sens, et, malgré lui, entraîné par l'exemple, il finit par s'endormir à son tour.

Sa tête se pencha lentement sur le lit, elle y resta appuyée; et la canne, qu'une main endormie ne soutenait plus, glissa bientôt sur le tapis.

Quand le jour parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux...