Pour lui tout était gêne et souffrances. Ce petit corps renfermait un grand cœur plein de haine, d'une belle haine aux proportions herculéennes, toujours vivace, toujours renouvelée, universelle, et cependant partiale; car, s'il détestait tous les hommes en général, il abhorrait en particulier:

1° Tout être doué d'une haute stature; il le regardait comme son ennemi, comme un voleur qui lui avait dérobé six pouces. Une grande taille lui semblait une spoliation, dont il avait droit de tirer vengeance;

2° Tout écolier de douze ans qui le dépassait de quelques lignes et que l'on ne trouvait pas trop grand pour son âge;

3° Tout enfant qu'il voyait grandir et qui menaçait de le rattraper.

Dans un salon, il n'était poursuivi que d'une idée: se placer avantageusement.

Il évitait les hommes très-grands, parce qu'auprès d'eux, il paraissait encore plus minime. Il évitait aussi les belles femmes, parce que leur majesté l'humiliait; mais ce qu'il détestait plus que tout au monde, c'était de rencontrer, ce qui était rare, un homme de sa taille!!

Oh! alors il souffrait le martyre, il se sentait appareillé; c'était affreux. Son ridicule s'attelait à celui d'un autre et se complétait; il n'y pouvait tenir. Que faisait-il alors? il prenait son chapeau, le mettait sur sa tête, et il s'en allait.

Eh bien! tout cela n'était rien; il y avait un tourment plus horrible que tous ces tourments, une malédiction qui poursuivait encore cet homme, une fatalité qui mettait le sceau à ses misères—c'était son nom. Ah! ce nom était un hasard bien cruel dans sa position. Quelle amère ironie! quel jeu du sort! quelle épigramme de la nature! quelle mauvaise plaisanterie du destin!! Ce petit homme se nommait M. Legrand.

M. Legrand arriva chez madame Poirceau à minuit moins un quart, en véritable ami de la maison; il était encore plus maussade qu'à l'ordinaire. Il n'aimait pas les bals, les soirées d'apparat, parce que ces jours-là il lui fallait quitter ses bottes à hauts talons, et qu'en souliers vernis il perdait douze lignes...

—Toujours élégant! lui dit une mère dont la fille dansait—et l'on sait que les pauvres mères, contraintes à rester assises sur une banquette toute la soirée, sont alertes à la conversation. Le premier causeur qui traverse la salle de danse est bien vite saisi au passage, elles l'attrapent au vol; elles s'ennuient tant!...