Madame Poirceau ne fut frappée de la beauté de Tancrède que comme maîtresse de maison. Un si beau jeune homme n'était nullement dangereux pour elle: madame Poirceau ne se serait jamais permis d'aimer, dans sa position, un homme aussi remarquable.

Cachez donc une intrigue avec un héros comme celui-là!—Les prudes savent s'imposer de grandes privations; elles ont en cela plus de mérite que les femmes vertueuses: celles-ci, du moins, ont pour elles la vertu, les autres n'ont pas même l'amour.

Madame Poirceau n'avait que faire des hommages de Tancrède, elle avait depuis longtemps trouvé l'homme qu'il lui fallait, et elle s'en tenait là.

Or, voici l'homme qu'elle avait choisi.

C'était un monsieur âgé de trente-cinq ans, haut de quatre pieds huit pouces, employé dans l'Enregistrement. Une position honorable dans le monde, une fortune aisée, des succès dans plusieurs genres, rien n'avait pu le consoler du malheur d'être petit. Depuis l'âge où il s'était avoué qu'il ne grandirait plus, cet homme était malheureux.

Tout ce qu'on imagine pour se hausser à l'œil des autres, il l'avait employé—il portait un chapeau à haute forme, des bottes à hauts talons, et se tenait droit comme une girafe; il se levait continuellement sur la pointe des pieds, comme un homme qui veut voir défiler un cortége. Cette idée de se grandir le préoccupait sans cesse; il aurait donné la moitié de sa fortune et plusieurs années de sa vie pour être un homme ordinaire, pour atteindre cinq pieds deux pouces.

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beaucoup de grâce; ils ont alors tous les avantages de leur taille, la souplesse, l'agilité, la légèreté; ils peuvent être ce qu'on appelle gentils. Mais les petits hommes qui se révoltent contre la lésinerie de la nature envers eux, qui luttent follement avec elle, ne peuvent jamais être gentils; ils sont ridicules, toujours ridicules, comme toutes prétentions frappées d'incapacité; de plus, ils sont méchants, malveillants, dénigrants et envieux.

Quand on parle d'un homme qui déplaît, on dit qu'il a l'air content de lui—eh bien! je dis, moi, que je connais une chose plus déplaisante encore: c'est un homme qui a l'air mécontent de lui.

Celui-là ne vous fera grâce de rien: vous ne pourrez jamais l'apaiser; les flatteries mêmes l'irritent; la politesse lui semble de la pitié, une prévenance, une charité: il est humble à désespérer, susceptible à faire mal aux nerfs; on ne sait par quel mot le prendre.—Si vous le priez à dîner, il vous répond: «Merci, non; je me rends justice, je suis trop maussade pour un convive.» Si vous l'engagez à venir entendre des vers, de la musique: «Non, merci, dit-il; je suis un être trop obscur pour faire partie d'une réunion si brillante.» Si vous lui proposez une partie de campagne: «Non, merci, répond-il; il faut de la gaieté dans ces sortes de plaisirs; invitez vos aimables, ils valent mieux que moi pour cela.» Cet homme ne jouit de rien, n'est propre à rien; il est rongé de modestie, mais d'une affreuse modestie, d'une humilité hostile qui le met en garde contre tout le monde: c'est une lèpre imaginaire qui lui fait fuir ses semblables. Cette maladie est heureusement fort rare en ce pays, et nous n'en parlons que pour la constater.

Notre monsieur était de ces gens-là, non parce qu'il se croyait sans mérite, mais parce qu'il se sentait petit, et que sans cesse il se disait à lui-même—que plus il vieillirait, plus il engraisserait et plus il paraîtrait petit.