—Je pensais, dit-elle, que vous le connaissiez, puisqu'il est aussi de la maison.
Aussi était foudroyant. M. Legrand rougit.
—Le voici, poursuivit la méchante personne; quels beaux yeux! quel air noble! Le voyez-vous?
M. Legrand ne voyait rien; il avait toujours un monsieur devant lui qui lui cachait tout le bal.—Enfin, il se révolta, il franchit la foule, et, se faufilant çà et là, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison. Tancrède s'approchait d'elle dans le même instant. M. Legrand l'aperçut—il resta médusé. Des ruisseaux de fiel lui parcoururent toutes les veines. La haine, la rage la plus féroce étincelèrent dans ses regards. Il y a des romans où l'on dépeint des nains furieux, des gnomes rageurs—eh bien, c'était cela.
Tancrède s'avança d'un air serein et gracieux, sans se douter que ses destins se décidaient dans ce petit corps inaperçu; et pourtant, par cette seule présence, tout son avenir venait d'être changé.
En vain il se réjouissait depuis une heure de se voir si bien accueilli, d'avoir pour protecteur un homme qui pouvait, par ses relations, l'aider dans sa fortune;—en vain il se préparait une douce coquetterie avec la nièce de la maison, en vain il formait les plus beaux projets—tout sera détruit, bouleversé par un petit être inutile qu'il n'a pas même vu entrer et qu'il ne verra pas sortir.
Ô fatalité! c'est la vie.—Une petite pierre roulante fera s'abattre un fier coursier; un sot indiscret ou méchant fait avorter les plans sublimes d'un héros.
—Vous ne m'avez point oublié, n'est-ce pas, madame? dit Tancrède à madame Poirceau. Voici la sixième contredanse, celle que vous avez bien voulu m'accorder.
Le petit homme entendit cela et bondit.
—Vous n'êtes point de ceux qu'on oublie, répond madame Poirceau.