—Il ne vient pas. Je vais vous éclairer moi-même.

En disant cela, madame Lennoix (car c'était la mère de M. Lennoix) prit son bougeoir qu'elle avait allumé pour cacheter une lettre; et, malgré les instances que fit Tancrède, elle le conduisit jusqu'à l'escalier.

Et puis elle le regarda partir.

Cette circonstance n'est rien en apparence, et cependant qu'elle fut terrible!... Ô rencontre fatale!....

Madame Lennoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux hommes. À quinze ans on les admire par instinct; à quarante, par conviction.

Ce qui prouve que les avantages de vanité et de convention mondaines sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise; c'est qu'en vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt ans, choisit un fat mal tourné parce qu'il est duc ou parce qu'il a de beaux chevaux—à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.—Ainsi, l'homme qui a passé sa jeunesse à courir après de faux plaisirs, de faux honneurs, à cinquante ans se retire dans sa terre pour y respirer un air pur, y semer des sapins et du blé noir, et là il se sent plus heureux.

Est-ce donc qu'il faut avoir étudié le monde pour apprendre à aimer la nature? Si les jeunes gens savaient cela, que d'ennui ils éviteraient! que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses amis, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse:

Le bonheur était là sur ce même rocher
D'où nous sommes tous deux partis—pour le chercher!

Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les villages. Quelle douce morale ils renferment! quelle leçon!

Madame Lennoix était ainsi revenue, par les effets de l'âge, aux pures émotions du cœur. Elle ne put voir Tancrède sans un trouble plein de charmes, et sa douce image la poursuivait encore lorsqu'elle rentra dans son appartement. Désormais pour elle plus de repos. Les perfides traits de Cupidon l'ont blessée, car le dieu malin s'occupe encore des mères de famille à marier. Elle aussi elle sent qu'elle aime... qui?... toute la question est là.—Les passions de madame Lennoix ressemblent aux résolutions de son fils: elles sont promptes.—Mille pensées corruptrices et entraînantes viennent aussitôt l'assaillir: