Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.

Il pensait, vous le dirai-je?... à la canne de M. de Balzac.

Madame Lennoix, c'était un danger passé.

La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu: il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait renfermer! elle pouvait même renfermer!

Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue? Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard, une carabine, un lit de fer?

Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit de plus séduisants.—Par nécessité?—je ne sache pas que M. de Balzac soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel, cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit, qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.

Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?

Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit... Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma pensée.

Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.

Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien, absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était le fier désœuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche à se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa mère.