[XI]

UN BEAU HASARD

Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère—qui d'abord lui demandait pardon de l'avoir fait si beau—et qui ensuite le recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès duquel elle avait un protecteur tout-puissant.

Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait un bureau de bienveillance établi chez lui, certains jours à de certaines heures: il protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans la matinée.

Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla chez le ministre, dont il avait reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné, tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition—cela s'appelle, je crois, interpellé—M. le ministre était de fort mauvaise humeur; d'ailleurs, il fallait qu'il parût indigné dans sa réponse à la Chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours violent; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'on entraîne avant le combat. M. le ministre bousculait tout le monde—terme de bureaux—il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui répondit mal; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il eût le droit de se plaindre.

Tancrède se révolta.

—Ah! monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre; ah! vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit. Eh bien, moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la vôtre, j'userai de la mienne, et nous verrons.

Tancrède traversa les salons, descendit l'escalier du ministre sans avoir encore de projets arrêtés.

Il rejoignit à la porte de l'hôtel le cabriolet qui l'avait amené, prit la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la vaste cour de l'hôtel.