Il se promena quelque temps invisible fort en colère.

Comme il marchait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.

M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.

Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de lui.

Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marchepied, et va se placer au fond de la voiture.

Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le cocher les retient facilement; mais le bruit a réveillé M. le ministre de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir et se lève aussitôt; mais le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière, il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne ses ordres; la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux partis.

M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que nous nous trouvons avoir envers une personne qui nous a offensé calment tout à coup nos ressentiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires, que nous ne les avons pas choisis. Un caractère noble n'imagine qu'une noble vengeance; il ne rêve que des cruautés dignes de lui. Les torts de hasard, les mauvais procédés de circonstances qu'il a envers son ennemi lui semblent au-dessous de sa haine, il en est honteux. Dans la loyauté de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité. Tancrède se reprochait sa conduite; le ministre avait simplement manqué d'égards en l'accueillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse en le suivant à son insu comme un espion.

Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre s'écria:

—Messieurs....

Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne pouvait le voir; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.