[XII]
LA CANNE EST EN DANGER
Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piége que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse, il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès que la veille nous avons acheté par tant d'efforts. En bataille, en amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; le lendemain!
Et pourtant c'est ce jour-là qu'on dédaigne; et c'est ce jour-là qu'on s'endort. Ô danger! ô folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la consacre?—En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur, sans le lendemain qui le purifie? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses jugements; c'est du lendemain que le cœur date ses souvenirs.
Et ce proverbe qui dit: «Il n'est pas de fête sans lendemain,» ne veut pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite; il signifie que c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de nous réjouir de la veille.
Ô sagesse des nations!
Tancrède devait à sa canne un grand succès qui l'étourdit, cela était tout simple.
Lui, quelques jours auparavant, sans ressource, repoussé de toutes les maisons où d'abord on l'avait accueilli avec bienveillance, tourmenté de l'idée de ne pouvoir restituer à sa mère ces pauvres mille écus si chèrement obtenus, lui malheureux, découragé, sans argent, sans amis, se trouvait tout à coup en possession d'une somme fort considérable, et, ce qui était mieux encore, en relation d'affaires avec un des banquiers les plus considérés de Paris.
Son extrême beauté n'était plus un obstacle alors à ses rapports avec M. Nantua; il ne s'agissait plus de faire partie de sa maison et d'être commis dans ses bureaux: mademoiselle Nantua n'avait aucune chance de le voir. Tancrède pouvait donc rencontrer M. Nantua à la Bourse, à l'Opéra, et faire de grandes affaires avec lui, sans aucun danger pour l'imagination romanesque de sa jeune fille.
D'ailleurs, le père prudent avait moins de scrupules depuis que M. Dorimont servait si bien ses intérêts. Tancrède était donc dans une bonne veine, et il éprouvait cette grande joie d'une âme soulagée, cet allégement d'un esprit délivré, ce bonheur apprécié qui est fatal; car le sort est généreux en cela qu'il nous laisse le bonheur tant que nous ne le sentons pas, et puis si quelque imprudent ose dire: Que je suis heureux! alors le destin se révolte, le monde crie au scandale, et quelque bonne catastrophe vient aussitôt rétablir l'équilibre dans le cœur, c'est-à-dire les regrets, la crainte et l'ennui; et le front qui s'élevait s'abaisse, et la voix qui chantait s'éteint, et tout rentre dans l'ordre accoutumé.