Tancrède était fatalement heureux; il venait d'écrire à sa mère le changement de sa position, qu'il avait expliqué par un mensonge; il lui renvoyait aussi, avec une généreuse usure, la somme qu'elle lui avait donnée en partant. Cette longue lettre, écrite avec plaisir, avait renouvelé sa joie. Il ne pouvait tenir en place, il se promenait dans sa chambre, il se parlait, se racontait à lui-même ses projets; enfin, pour employer son agitation, il prit sa canne et son chapeau, et s'en alla faire des visites. Sa canne et son chapeau! remarquez bien cela, ces mots toujours insignifiants sont d'une grande importance dans cette occasion, et Tancrède n'y attacha point assez d'importance. Il prit sa canne et son chapeau, comme un autre aurait pris sa canne et son chapeau. Malheureux le trésor qui tombe aux mains d'un si jeune homme! les trésors ne sont pas faits pour la jeunesse: à vingt ans on ne sait ni être riche ni être aimé.
Tancrède s'en allait donc comme un étourdi, joyeux et léger, très-étonné qu'on ne lui fît pas compliment d'un bonheur dont il n'avait fait part à personne.
Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait de thermomètre pour juger les gens qui nous aiment, si nous le consultions plus souvent. Il est des amis que nous allons voir tout de suite quand il nous arrive quelque chose d'heureux; notre bonheur n'est complet que lorsqu'ils le connaissent, nous courons chez eux bien vite pour leur en parler, et s'ils sont sortis nous disons notre bonheur à leur portier pour qu'il les en instruise à leur retour.
Ceux-là sont les vrais amis.—Il en est d'autres auxquels nous pensons avec crainte, nous disant: Comment vont-ils prendre cela? Ce sont les faux amis.—Il en est d'autres auxquels nous ne pensons pas du tout. Ce sont quelquefois les meilleurs, mais c'est que nous ne les aimons pas; et comme ce n'est pas de notre faute, il n'en faut point parler.
Le fait est que l'instinct du cœur le guide vers ceux qui doivent le comprendre, les jours où il a besoin d'être compris, comme la science du plaisir guide le Parisien vers le Théatre-Italien quand il désire entendre de la musique; vers le Vaudeville quand il veut se divertir, ou vers le Rocher de Cancale quand il prétend dîner.
Ainsi, une vague pensée disait à Tancrède que la personne qui se réjouirait le plus de sa joie, après sa mère, était la gentille madame Thélissier; il sentait bien qu'il ne lui était pas indifférent; il lisait déjà dans ses yeux un trouble dont elle était bien loin de deviner la cause.—Malvina ne s'était jamais rendu compte de ses impressions; son âme était encore dans l'âge d'or des sentiments; ceux qu'elle éprouvait n'étaient pas encore nommés. Son cœur avait toujours été si occupé, si affairé, qu'il n'avait jamais eu le temps d'analyser, de baptiser ses impressions. Sa mère, toujours souffrante, avait accaparé toutes ses pensées jusqu'à l'âge de seize ans qu'on l'avait mariée; puis les enfants étaient venus si vite, si nombreux, qu'elle n'avait pas eu le temps de s'apercevoir qu'elle n'aimait pas du tout son mari. Elle l'aimait, sans doute, parce qu'il était bon et qu'il l'aidait à soigner sa mère, mais elle n'éprouvait point d'amour; et puis l'amour, elle n'y avait jamais songé. Elle ne pensait pas—elle vivait; son cœur était très-sensible, mais son imagination était endormie. Elle aimait ses enfants, parce qu'elle était leur mère; mais elle ne s'était jamais dit: «L'amour maternel est la passion de ma vie.» De même, lorsqu'elle donnait à sa mère des soins si éclairés, si touchants, elle ne se disait point: «La piété filiale occupe tous mes jours.» Elle ne faisait état de rien. Quand sa mère avait ses accès de goutte, elle passait la nuit auprès d'elle; quand sa mère se portait bien, elle passait la nuit au bal, à s'amuser comme une jeune fille. Trop naïve, trop naturelle pour n'être pas coquette, elle cherchait à plaire, mais malgré elle; elle aimait les chapeaux, les robes, les fleurs, les rubans, sans prétendre être une femme à la mode. Elle s'occupait de sa maison sans se croire une bonne ménagère; elle remplissait tous ses devoirs sans savoir que c'était cela qu'on appelait les devoirs; elle avait accepté tous les rôles que lui avait offerts la vie, sans savoir à quel emploi ils appartenaient, avec innocence et bonne foi; mais tout faisait craindre aussi qu'elle n'en acceptât de plus périlleux avec la même innocence et la même bonne foi. C'était enfin ce que les femmes froides et romanesques appellent, avec dédain, une bonne petite femme. Malheureusement ces bonnes petites femmes ont plus d'âme que les grandes femmes langoureuses, et Malvina était d'autant plus sensible, qu'elle n'était point romanesque. Elle ne croyait pas à tous les grands événements qu'on raconte dans les livres; elle pensait qu'ils avaient dû se passer dans les temps fabuleux de l'histoire, n'imaginant pas que, dans la rue Saint-Honoré ou dans la rue de Gaillon, il pût rien arriver d'extraordinaire à une femme qui habitait chez son mari avec ses enfants. D'ailleurs elle lisait fort peu, quelques pages le soir pour s'endormir, comme elle le disait elle-même; et ce qu'on lit dans ce but est rarement fait pour exalter les pensées et troubler l'imagination.
Elle n'était donc gardée par rien, ni par des rêveries folles, ni par des idées fausses, et un amour véritable, un événement singulier, devaient la trouver sans défense. On crie beaucoup contre les imaginations romanesques; je les crois, au contraire, beaucoup moins faciles à entraîner que les autres. L'habitude de vivre dans un monde imaginaire leur inspire des préventions contre tout ce qui se passe dans le monde réel. Les événements de la vie ne leur semblent jamais dignes d'occuper leur âme, ce n'est jamais cela qu'elles attendent, pour éclater. Et j'ai toujours vu ces jeunes filles au front pâle, au regard mélancolique aux phrases nébuleuses et sentimentales—finir par épouser volontairement de vieux maris pour de l'argent—tandis que les femmes raisonnables et rieuses risquaient noblement leur avenir dans un mariage d'inclination. Oui, les chimères romanesques préservent de l'amour. Je connais une femme qui, à l'âge de seize ans, s'était dit qu'elle aimerait un jeune Anglais qu'elle rencontrerait dans une prairie. Voilà quarante ans de cela, et cette femme n'a jamais aimé parce qu'elle n'a jamais rencontré d'Anglais... dans une prairie!... Sans ce rêve, elle aurait peut-être aimé un ou plusieurs Français, rencontrés tout simplement sur les boulevards. Ceci prouve encore que les travers de l'esprit sauvent le cœur.
Tancrède trouva madame Thélissier entourée d'enfants, non-seulement des siens, mais de tous les enfants voisins et cousins. Cette troupe de démons tournait, sautait, galopait dans le salon, pendant que Malvina lui jouait des contredanses, des valses et des galops.
En voyant entrer M. Dorimont, Malvina quitta le piano, à la grande consternation des danseurs. Les uns s'arrêtèrent subitement n'entendant plus la musique, les autres continuèrent de tourner, et trouvant pour obstacle ceux qui étaient au repos, les heurtèrent brusquement, et plusieurs d'entre eux tombèrent sur le tapis.
La petite fille de Malvina fut de ce nombre, elle avait à peine trois ans. C'était une de ces petites boules toutes rondes et toutes roses, que le moindre choc fait rouler. Elle ne se fit aucun mal, mais elle pleura beaucoup. Tancrède, la voyant par terre à ses pieds, se hâta de la relever avant que Malvina ait eu le temps de venir à elle. Il prit la petite fille dans ses bras, la mena vers sa mère, et tout le monde s'occupa de la consoler.