Que vous dirai-je? à peine quelques minutes s'écoulèrent—et un changement notable s'était opéré dans le dialogue de ces gens naguère si irrités l'un contre l'autre. La conversation était devenue plus en harmonie avec l'heure, le lieu et la situation des personnages; on n'avait plus besoin, pour la soutenir, de parler ministère, académie, et il ne fut plus question une seule fois de l'élection de M. Scribe et de la démission de M. Guizot.
[XVII]
JOIE INCONNUE
Il est pour les femmes un moment de délire, que l'être le plus aimé ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, s'il pouvait le deviner.
C'est l'heure de solitude qui suit une présence adorée; c'est l'instant où, rendue à elle-même par la suspension d'une félicité trop grande, l'âme s'épanouit et savoure avec enchantement une joie naguère trop puissante, presque pénible par son excès; c'est l'instant où la pensée timide s'élance, s'abandonne, se livre, où la passion s'exprime, où l'extase retrouve la voix.
Alors la vie s'illumine, notre cœur s'enflamme de mille clartés, comme un temple pour un triomphe, il se pare de toutes ses gloires, il brille comme pour une fête: c'est un triomphe que d'être aimé, et dans les transports de sa reconnaissance, il élève vers l'objet de son culte un Te Deum d'actions de grâces, un hymne de bonheur et d'amour.
Rester seule avec cette enivrante pensée: Il m'aime!... Ce moment est peut-être le plus doux moment pour une femme, chez qui la passion la plus vive est toujours voilée d'un nuage de timidité. C'est alors qu'elle aime, alors qu'elle ose aimer! Elle est seule, sans témoin, car celui qu'on chérit le plus est encore un témoin.
En sa présence, l'âme est longtemps gênée; son aspect nous jette dans un si grand trouble, sa voix nous fait tressaillir, son regard nous éblouit, sa pensée nous absorbe; une émotion si violente est presque un tourment. Nous sommes alors la proie de notre bonheur, nous ne songeons pas à le savourer.
Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivre, notre âme magnétisée respire, elle s'exhale, elle retrouve sa volonté, elle se comprend, elle sait qu'elle aime; elle ne subit plus son amour, elle l'accepte, pour ainsi dire. Alors elle ose rappeler le maître qui vient de la quitter, elle ose l'évoquer, elle le ramène par la pensée, elle le retient, elle lui parle, elle lui confie toute sa folie, elle lui raconte son bonheur; comme il n'est plus là que par un rêve, elle n'a plus peur de lui, elle peut être franche, elle lui dit tout. Seule, elle a plus d'amour qu'en sa présence; seule, elle est plus à lui que sur son cœur.