Personne toutefois ne put empêcher que le long règne des précieuses ne laissât dans le langage et les mœurs des traces indélébiles. Le raffinement, qu'elles avaient poussé trop loin et qui leur avait fait deviner et préparer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inaugurer Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude d'expressions ingénieusement métaphoriques devenues tout à fait françaises malgré Molière:—«s'encanailler—humeur communicative—le blond hardi des cheveux.»—Chose étrange! la plupart de celles que Molière a incriminées, en les plaçant dans la bouche de ses personnages ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus naturel. Nous citerons entre autres:
«Faire estime—procédé irrégulier—le moyen que—s'accommoder de quelqu'un—débuter par—du dernier bourgeois—le bel air des choses—débiter les sentiments—dans les formes—exercer les esprits—sécheresse de conversation—se défaire de—chose tout à fait choquante—tissu d'un roman—intelligence épaisse—courir après le mérite—chasser sur nos terres—s'inscrire en faux—être des nôtres—être en passe de—enchérir sur—se piquer d'esprit—n'être pas de refus—comme il faut—l'esprit assaisonne sa bravoure—peupler la solitude—danser proprement—etc., etc.»
Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, appartenaient à Molière. «Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à étudier le monde.» Le vrai siècle de Louis XIV était inauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu le poëte qui devait l'aider le plus efficacement dans son œuvre politique.
PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
PAR MOLIÈRE
C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux! Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que celle-là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'offenserois mal à propos tout Paris, si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise: comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à moi de le démentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilége obtenu par surprise. J'ai eu beau crier: O temps! ô mœurs! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans moi.
Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface; et je ne manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.
J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247] à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les véritables savans et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller relier de ce pas: à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.