Tout était donc préparé pour cette révolution qui allait inaugurer en France une époque nouvelle. «Jamais, dit le journaliste Loret, l'Œdipe de Corneille, l'Amalasunthe de Quinault, la Cassandre de Boisrobert,
«N'eurent une vogue si grande»
que cette action folâtre,
«Tant la pièce semble friande
»A plusieurs tant sages que fous;
»Pour moi, j'y portai trente sous;
»Mais oyant leurs fines paroles,
»J'en ris pour plus de dix pistoles.»
Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent visités
»Par gens de toutes qualités,
»Qu'on n'en vit jamais tant ensemble
»Que ces jours passés, ce me semble,
»Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.»
«On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir le divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le plus délicat que l'on ait vu au théâtre[241].»
Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des précieuses, Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit-Bourbon: «Monsieur Chapelain, il va falloir détruire ce que nous avons adoré; car nous approuvions toutes ces sottises.» Du milieu du parterre, une voix bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de Gournay, s'était écrié: «Courage, Molière, voilà la bonne comédie!» Le bruit du succès traversa la France, et, pendant que la troupe donnait à Paris deux représentations par jour de la pièce favorite, le jeune roi, aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile de ses ennemis, demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pièce devant lui et partagea l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition subreptice parut avec un privilége obtenu par surprise. L'autorité des ruelles disparut, autorité redoutable qui avait épouvanté Scarron. «On ne vit plus de belles dames en possession de faire la destinée des pauvres auteurs...tenir ruelle pour étouffer dès sa naissance une comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'avance des factums par les maisons comme on fait en sollicitant un procès[242].» Les académies de femmes et tous ces petits cercles précieux dont Tallemant se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg sous l'autorité de Segrais et de l'abbé Cotin. L'esprit faux, «celui où l'imagination a trop de part,» comme le dit si bien La Bruyère, fut frappé de discrédit.
Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. Marquis et précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Chapuzeau récrivit en vers son Cercle des femmes, qu'il fit représenter sans succès sur un théâtre rival, celui du Marais, pour revendiquer la création de Mascarille. L'abbé de Pure, «cet abbé des plus galans» dont Molière, disait un critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas «à la française,» prétendait que Molière le dérobait. On affirma même que la veuve du farceur Guillet Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière, contenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires, dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre, accablèrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son Dictionnaire des précieuses et dans deux misérables pièces intitulées les Véritables précieuses et le Procès des précieuses, prit hautement le parti des Arthémises et des Clélies. «L'auteur de la farce du Petit-Bourbon, dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par les Italiens... Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre Boisrobert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'Artaxerce, au sublime Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comédiens du Petit-Bourbon, ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout à la force de leurs brigues.»
Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent Molière. Le cours de l'influence italienne espagnole s'arrêta.