Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entichées, bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du Cyrus et de la Clélie. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre. Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en
Blanc, perles, coques d'œufs, parfums, pieds de mouton,
Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].
Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, comme les puritains de Cromwell donnaient à leurs fils le nom de Va-et-ne-pèche-jamais, ou celui de Sois-sauvé-par-la-grâce; comme on s'appelait René ou Atala, Corinne ou Delphine, en 1812, ou Brutus en 1793.
Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilités. Portraits, énigmes, madrigaux, factices formules de la poésie tombée en enfance, leur sont familières. Elles s'expriment comme le Doni, comme Gongora, Marini ou l'Arétin, premier modèle de ce beau langage. Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut «pêcher dans le lac de sa pensée avec l'hameçon du souvenir.» Pour elles, la jupe de dessus est «la modeste,» la seconde, qu'on apercevait un peu, «la friponne,» et la dernière, «la secrète.» Elles ne dansent pas, elles tracent sur le parquet des «chiffres et des lacs d'amour.» Pour elles les désirs d'un soupirant nouveau sont «l'ode involontaire de novices en chaleur.» Prudes jusqu'à la dernière affectation, raffolant de platonisme pur, ne pouvant souffrir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves de l'Astrée appartiennent encore à la vieille cour de Louis XIII, ce monarque céladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.
Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes. «Sa perruque est si grande, qu'elle balaye la place à chaque fois qu'il fait la révérence, et son chapeau si petit, qu'il est aisé de juger que le marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tête; son rabat[238] se peut appeler un honnête peignoir, et ses canons semblent n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il n'est pas possible de dire s'ils sont de roussi de vache d'Angleterre ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats peuvent porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].» C'est Mascarille, ou plutôt Molière.
Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, il porte avec mignardise le demi-masque de velours noir, la «Mascarilla» des Valois.
Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, valet comme lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonné jusqu'au menton, homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec majesté sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille cour: ici, le raffiné, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;—là, les grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de Jodelet complète le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture.
La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges chaudes de toute cette défroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un succès, mais un éclat de rire universel. On en avait assez de ce vieux monde: Corneille pâlissait; la société faisait peau neuve, la préciosité recula dans les profondeurs du passé. Il y avait longtemps que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Régnier; les esprits caustiques ou pénétrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits délicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le spirituel et caustique ami des Pisani, Tallemant des Réaux lui-même, n'avait pu s'empêcher de convenir que le raffinement de son ami «donnoit quelquefois dans l'excès[240].»
On avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre cette forteresse protégée par le cours même de la civilisation.
Richelieu avait signalé à son protégé Desmarets le sujet des Visionnaires, parodie qui n'est pas sans mérite; œuvre étrange où l'imagination raille l'imagination; où les héros romanesques et pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses éprises d'Alexandre et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance de leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, dédaignés à juste titre par les précieuses et chassés de leurs ruelles, avaient essayé contre le goût à la mode de maladroites représailles. Les comédiens d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles méprisaient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et enrichi de leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scène. Enfin un poëte bizarre, Chapuzeau, qui devint précepteur de Guillaume III et passa dans les régions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 1656, toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son Cercle des femmes, entretiens comiques en six entrées dialoguées. Il faut rendre justice à l'infortuné Chapuzeau: le Mascarille de Molière se montre dans cette mauvaise ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis postiche que son maître emploie au même usage et que l'on bâtonne à la fin de la pièce en présence de sa belle humiliée.