«Qu'on leur donne et qu'on leur apprête
«(Pour exercer, après la fête[324],
«Leur métier docte et jovial)
«La salle du Palais-Royal,
«Où diligemment on travaille
«A leur servir vaille que vaille.»

«Vaille que vaille,» dit le bon Loret.—«Trois poutres de la charpente étaient pourries et estayées. La moitié de la salle découverte et en ruines[325]

Cette enceinte déserte et délabrée, qui, depuis la mort de Richelieu, était resté vide, passait, dit Sauval, qui en donne la description exacte, «pour le plus grand théâtre du monde, et le plus commode qu'il y ait jamais eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrés[326] et en deux rangées de loges; il est dressé dans une salle qui n'a pas plus de neuf toises de large; l'espace destiné pour les spectateurs n'en a que dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'à quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq fois plus que dans le théâtre de pareille grandeur, et de l'invention de Mercier, le Vitruve ou le Palladio de notre temps..... ceux des théâtres anciens, qui n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, étoient si incommodes, qu'à grand peine pouvoit-on monter et descendre, et qui pis est le huitième degré ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au dessus des acteurs, et depuis le trente ou quarantième jusqu'à l'infini; joint qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en même temps de siége et de marchepied, chacun venoit à s'entrecrotter, marchoit sur les habits de ceux qui étoient au-dessous de lui, comme les autres qui étoient au-dessus marchaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va pas ainsi; là les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par ce moyen, dans un lieu où les Grecs et les Romains auroient eu de la peine à en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les monte et descend aisément, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septième degré ne sont point au-dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir dessus, on y rangeoit des formes[327] qui n'occupoient qu'une partie, afin de pouvoir passer par derrière, je laisse là les autres commodités qui s'y trouvent. Au reste, lorsque ce théâtre fut rendu au public, on couvrit ces degrés, qui pourtant ne sont pas si bien cachés, qu'en entrant on n'en aperçoive une partie[328]

La concession de cette grande salle à machines, destinée aux représentations héroïques, était un embarras et un piége pour Molière. Ce talent ingénu et vigoureux va-t-il imiter Calderon et Lope, ou essayer les broderies délicates, les nuances un peu pâles de Zaïde et de la Princesse de Clèves? Va-t-il, après Rotrou et Richelieu, se lancer dans la carrière des drames héroïques et galants? Répudiant la brutalité significative de Sganarelle, va-t-il s'essayer aux péripéties castillanes et à l'élégie amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en subira la peine.

Dans le nombre infini de pliegos dont se compose la bibliothèque du drame espagnol, se trouve un Don Garcia de Navarra dont l'auteur est inconnu, qui a pour principal mobile la jalousie du héros, et qui, par la rapidité de l'action et le choc violent des événements imprévus, s'est soutenu quelque temps sur la scène espagnole. Le vers de huit syllabes, rapide comme une nuée d'oiseaux ou de flèches traversant le ciel, la fougue du dialogue, la facilité des rimes, les assonances nombreuses, captivent les spectateurs ou le lecteur de ces trois journées. L'œuvre, qui n'est ni meilleure ni pire que ses nombreuses sœurs, avait été reprise en sous-œuvre, étendue et subtilisée par l'Italien Cigognini, qui en avait fait cinq actes, publiés en 1653 sous le titre de il Principe geloso (le prince jaloux). Molière appliqua la trempe sérieuse et solide de son esprit à ce sujet, qui avait déjà passé par deux mains étrangères, et qui, surchargé d'hexamètres pénibles, écrit d'un style souvent obscur, devint une œuvre défectueuse sillonnée de traits de génie.

On a peine à démêler le sens de l'intrigue, appesantie par d'interminables longueurs. Lui-même, le jaloux par excellence, y joua le principal rôle et précipita la chute de l'œuvre condamnée. Ni sa personne et sa voix, ni sa physionomie et les habitudes de son jeu, ne convenaient au genre qu'il tentait. On riait de le voir et de l'entendre, dit un contemporain,

« . . . . . . Le nez au vent,
»Les piés en parenthèse, et l'épaule en avant,
»La perruque qui suit le côté qu'il incline,
» . . . . . . . . . . . . .
»Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé,
»Les yeux fort égarés, . . . . . . .
»D'un hoquet éternel séparant ses paroles[329]

Son désastre fut complet. Ses ennemis triomphèrent. Les passages sur lesquels il avait le plus compté et dont l'effet touchant ou tragique lui semblait certain avaient excité le rire. Malheureux homme de génie! Le critique à la mode, le chef de la bande hostile, de Visé, écrivait à ses amis: «Il suffit de vous dire que la pièce est sérieuse et que Molière y joue le premier rôle. Vous comprenez comme on s'y est diverti.»

Molière se tint pour battu. Après six représentations la pièce disparut de la scène. Le modeste artiste ne publia jamais son œuvre malvenue, que le comédien La Grange fit imprimer plus tard; il se contenta de sauver quelques débris du naufrage. Ces fragments, détachés du rôle «d'Elvire» et du «Prince» se retrouvent épars dans Amphitryon, les Femmes savantes et le Misanthrope, où, sous la main docile et patiente de l'homme de génie, ils ont repris toute leur valeur.