L'esquisse, improvisée en quinze jours par Molière, apprise en trois jours par sa troupe, était un chef-d'œuvre en son genre. Il avait puisé, pour l'accomplir, dans son érudition, dans ses souvenirs et dans sa passion. Les contre-temps de la vie, la difficulté d'atteindre un but désiré; les nouveaux ridicules d'une cour pleine de mouvement et de jeunesse; les originaux qui se montraient en relief au milieu de ce monde élégant, voilà le sujet de l'œuvre. Molière savait qu'en France, pays de sociabilité par excellence, un original est un fâcheux qui déplaît à tout le monde; il savait aussi qu'une discipline sociale, stricte et brillante à la fois, allait bientôt s'établir et bannir les originaux comme autant d'ennemis publics. Dans un vieux canevas italien, le Case svaliggiate, ovvero gli interrompimenti di Pantalone, se trouve le rôle de Pantalon qui, sur le point, comme dit la Fontaine, «de se rendre à une assignation amoureuse», est interrompu par toute sorte de gens. Molière s'en empare. Il se rappelle aussi la vive satire où Horace[54] punit le bavard qui l'a escorté malgré lui; et l'autre satire où Mathurin Régnier[55] raille cet importun qui l'a suivi jusque chez sa maîtresse. Sur ces premières assises l'édifice léger s'élève. Molière fait entrer en scène, et en première ligne, Armande, l'enfant coquette, d'une beauté si attrayante et qui allait le martyriser; Armande, habituée aux hommages, et qui s'accommode mal de la jalousie de Molière et de ses fureurs; puis la belle mademoiselle Duparc, danseuse célèbre et beauté à la mode, au port de reine; mademoiselle Debrie, d'une humeur plus indulgente et moins bien partagée de la nature; enfin, lui-même, Éraste, bouillant d'amour, sur le point d'épouser celle qu'il aime, entravé par mille obstacles, arrêté par mille fâcheux et réussissant à les mettre en fuite. Il dispose, on le voit, de ses acteurs, comme le peintre des couleurs de sa palette; il y mêle, artiste passionné, ce qu'il a de plus intime, son propre sang et ses propres larmes.

Pour consoler la jalouse Madeleine, beauté de quarante-trois ans, majestueuse encore et qui n'a point de rôle dans l'ouvrage, elle sera la Naïade sortant d'une coquille de nacre aux yeux de l'assemblée; elle annoncera l'œuvre du poëte et semblera la reine du magnifique séjour[56].

Que de difficultés vaincues! Le champ devient libre, et Molière s'y élance avec une hardiesse et un tact incomparables. Depuis la représentation des Précieuses, il a entre les mains des notes critiques et des portraits de caractères que lui livrent, sur leurs rivaux et leurs amis, tous les gens de la cour. Il en use, et il fait un choix parmi les ridicules qui lui sont signalés. Le roi lui-même, après la représentation, daigne lui indiquer un original qu'il a oublié, le chasseur forcené, M. de Soyecourt. Il devient ainsi de plein droit le premier ministre comique de Louis XIV, l'organe de ses vues, le régulateur moral de la société renouvelée.

Celui qui, dans l'École des Maris et les Précieuses, a frappé les hargneux, les pédantes et les mécontents de l'ancienne cour, attaque cette fois, d'une main légère, mais sûre, les écervelés de la cour nouvelle, leurs rencontres bruyantes, leurs cris quand ils s'embrassent, la prétention des faiseurs de projets, l'audace des solliciteurs, tout ce qui devait être insupportable au nouveau maître. Initié aux secrets de Saint-Germain et aux faiblesses du roi que mademoiselle de la Vallière captivait, le poëte glisse obscurément dans les scènes d'amour quelques paroles attendries sur les secrètes douceurs que le «mystère réserve aux cœurs bien épris.» Le jeune souverain voyait ses intérêts servis, sa politique sociale aidée et devinée, jusqu'aux fibres secrètes de son cœur délicatement touchées par ce comédien modeste. La protection du roi, depuis ce moment, n'abandonna plus Molière. Comme la Fontaine, comme Boileau, Louis XIV comprit «que c'était là son homme.» Dès lors Molière poursuivit librement sa carrière, à titre d'aide de camp, si l'on peut parler ainsi, de ce roi qui pétrissait la cour et la France dans un moule d'unité brillante. Marquis et tartufes ne purent prévaloir.

Les Fâcheux, improvisés par le grand artiste, manquaient d'intrigue et d'intérêt. Il créa pour cette pièce à tiroirs de nouvelles ressources et comme une harmonie nouvelle: peintre, musicien, danseur, décorateur, il distribua ses groupes, composa la scène, arrangea les plans, moins au point de vue du drame proprement dit que sous celui de l'art plastique. A l'instar des Italiens, qu'il aima toujours, il fit entrer des danseuses sur la scène, et mêla au dialogue du drame l'action vive du ballet. C'était donner à son œuvre un horizon pittoresque et la grâce animée d'un tableau demi-flamand, comme le faisait Karl Dujardin.

Ce petit chef-d'œuvre fut admiré des courtisans, qui se jouaient eux-mêmes; non-seulement ils avaient donné les notes et préparé la comédie; mais le théâtre était de plain-pied avec les spectateurs; «de côté et d'autre, mêmes hommes, mêmes canons, mêmes plumes, mêmes postures, excepté que, du côté où le ridicule a été copié, on se tait, on écoute; et que, là où il figure imité, on parle, on agit, on fait rire[57]

Celui qui donnait la fête, le rival de Louis XIV, fut arrêté un mois après; le nouveau siècle avançait dans sa voie, l'unité royale se dessinait, et l'autorité du poëte comique grandissait avec elle.


AU ROI