Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient dans sa maison, mais non sous les yeux de leur mère, tout occupée de M. de Lauzun et du comte de Guiche. Le plus léger, le plus fin, le plus ironique des marquis, M. le comte de Guiche était probablement l'objet le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vêtu avec une rare élégance, sans autre prétention que celle de plaire, il convenait parfaitement à cette jeune femme, «qui ne pensait (dit Molière encore) qu'à jouir agréablement de la vie, allant toujours devant elle, et plus sage que je ne suis.» Jusqu'à quel point les grands yeux noirs, la belle taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse, l'impertinent éclat et la fatuité résolue de Lauzun, que les femmes tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs, c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous révéler ce secret, si une créature aussi légère, le caprice même et l'inconstance en personne, eût pensé à autre chose qu'à son plaisir. Ce qui est certain, c'est qu'un personnage sévère, simple, ardent, prenant tout au sérieux, demandant à la vie plus qu'elle ne peut donner, à l'amour une complète abnégation, à l'existence conjugale une félicité parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, à l'humanité enfin une perfection sévère, manquait de proportion, détruisait l'harmonie des choses et devenait ridicule.

Telle était la situation de Molière lui-même. Valet de chambre du roi et homme de génie, d'un âge mûr et amoureux comme un enfant, directeur et auteur, philosophe et plein d'une violence passionnée, tout était contraste et douleur dans sa vie.

Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable passion, le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés d'Armande, le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération dans la recherche du bien, le caractère du Misanthrope; de Lauzun et du comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions intérieures de son ménage, l'intrigue même de sa pièce, où l'on voit paraître de nouveau «tout son domestique,» jusqu'à l'indulgent et spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne demoiselle Debrie, devenue Éliante, et prête à consoler par l'amitié celui que l'amour repousse et torture.

Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de boudoir plein de vigueur, création où les élans douloureux d'une âme énergique et d'un esprit pénétrant font éruption, pour ainsi dire, du sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. Alceste est un janséniste, Alceste est même un révolutionnaire. Pour détruire tout ce qu'il blâme, il faut renverser de fond en comble l'édifice de la société française: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis sous les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents, beaux discours et cérémonies extravagantes, toutes les superfétations nées des rapports sociaux d'une société factice.

On crut reconnaître mille gens de cour, et l'on inculpa Molière. Mais plus tard, lorsque l'idée révolutionnaire, c'est-à-dire celle qui voulait la destruction de la monarchie, s'annonça par l'organe de J.-J. Rousseau, et se développa violemment de 1789 à 1795, Molière ne fut plus accusé d'avoir été trop sévère pour les marquis, mais d'avoir été trop dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et contraire accusation qui prouve la hauteur de son génie.

L'effet produit sur le public par cette création si élevée, si passionnée, si délicate, dut être complexe, et a fort embarrassé les commentateurs. On trouva d'abord la pièce sage, belle, estimable, bien assaisonnée. Telles sont les expressions de Robinet:

«On diroit, mon benoît lecteur,
»Qu'on entend un prédicateur.»

Les contemporains avouèrent que jamais Molière ne s'était élevé si haut; cependant la masse du public demeurait froide. Molière n'était pas sûr de son succès; Boileau eut besoin de le rassurer, et quelques-uns vont jusqu'à prétendre que la pièce tomba d'abord. Rien de plus facile que de concilier deux traditions qui semblent se détruire l'une l'autre. Le vulgaire, la bourgeoisie peu lettrée, n'étaient pas attirés par une œuvre de cet ordre. La vogue populaire qui s'était attachée à la statue du commandeur de Don Juan et ce costume extravagant du marquis de Mascarille faisaient défaut au Misanthrope, œuvre trop grande et trop profonde pour être comprise à sa naissance, et qui obtint plutôt un succès d'estime qu'un succès de mode. On y admirait surtout la charmante coquetterie de la belle Armande, à laquelle son mari avait assigné le rôle dont elle était le type original.

«O justes dieux! qu'elle a d'appas!»