[90] «Lucette. Ah! tu es ici, et à la fin je te trouve, après avoir fait tant d’allées et de venues. Peux-tu, scélérat! peux-tu soutenir ma vue?»
[91] «Lucette. Ce que je te veux, infâme! tu fais semblant de ne me pas connaître, et tu ne rougis pas, impudent que tu es, tu ne rougis pas de me voir! (A Oronte.) Je ne sais pas, monsieur, si c’est vous dont on m’a dit qu’il voulait épouser la fille; mais je vous déclare que je suis sa femme, et qu’il y a sept ans qu’en passant à Pézénas il eut l’adresse, par ses mignardises qu’il sait si bien faire, de me gagner le cœur, et m’obligea, par ce moyen à lui donner la main pour l’épouser.»
[92] «Lucette. Le traître me quitta trois ans après, sous le prétexte de quelque affaire qui l’appelait dans son pays, et depuis je n’en ai point eu de nouvelles; mais, dans le temps que j’y songeais le moins, on m’a donné avis qu’il venait dans cette ville pour se remarier avec une autre jeune fille que ses parens lui ont promise, sans savoir rien de son premier mariage. J’ai tout quitté aussitôt, et je me suis rendue dans ce lieu le plus promptement que j’ai pu, pour m’opposer à ce criminel mariage, et pour confondre, aux yeux de tout le monde, le plus méchant des hommes.»
[93] «Lucette. Impudent! n’as-tu pas honte de m’injurier, au lieu d’être confus des reproches secrets que la conscience doit te faire?»
[94] «Lucette. Infâme! oses-tu dire le contraire? Ah! tu sais bien, pour mon malheur, que tout ce que je te dis n’est que trop vrai; et plût au ciel que cela ne fût pas, et que tu m’eusses laissée dans l’état d’innocence et dans la tranquillité où mon âme vivait avant que tes charmes et tes tromperies m’en vinssent malheureusement faire sortir! je ne serais point réduite à faire le triste personnage que je fais présentement, à voir un mari cruel mépriser toute l’ardeur que j’ai eue pour lui, et me laisser sans aucune pitié à la douleur mortelle que j’ai ressentie de ses perfides actions.»
[95] «Nérine. Ah! je n’en puis plus; je suis tout essoufflée! Ah! fanfaron, tu m’as bien fait courir: tu ne m’échapperas pas. Justice! justice! je mets empêchement au mariage. (A Oronte.) C’est mon mari, monsieur, et je veux faire pendre ce bon pendard-là!»
[96] «Lucette. Et que voulez-vous dire, avec votre empêchement et votre pendaison? Cet homme est votre mari?»
[97] «Nérine. Oui, et je suis madame, sa femme.»
[98] «Lucette. Cela est faux, et c’est moi qui suis sa femme, et, s’il doit être pendu, ce sera moi qui le ferai pendre.»
[99] «Nérine. Je n’entends pas ce langage-là.»