Il ne croit pas, en parlant ainsi, trop présumer du monde, « qui n’est pas, dit-il, si généralement corrompu. » Il se porte d’ailleurs garant que son père n’eût pas autrement agi. Quant à lui-même, en toute franchise, il avoue qu’il n’y eût peut-être pas été si empressé : « En la police œconomique, dit-il, mon père avoit cet ordre, que je sçay louer, mais nullement ensuivre. »

Il n’y avoit guère en ce temps, sans journaux, que les livres pour répandre les idées, et comme beaucoup ne paroissoient que pour être oubliés, et déjà lettres mortes, ce qu’ils devoient faire connoître restoit comme eux inconnu. Les Essais, par bonheur, ne devoient pas être de ces mort-nés de la philosophie. Le succès fut très-vif, tant pour le livre et ses merveilleuses fantaisies de forme et d’allures, que pour ce qui s’y animoit de ces allures, et s’y revêtoit de cette forme.

Tout germa, tout fructifia de ce qu’il portoit comme semence. Deux ans après qu’il eut paru, nous voyons, par exemple, publier à Genève un petit livret de renseignements, qui pourroit bien déjà n’être qu’une variante de ce que Montaigne avoit demandé. Il vouloit, lui, qu’en arrivant dans une ville, chacun pût savoir où trouver ce qu’il lui faut. Le petit livret dont nous parlons, prenoit l’idée à revers. Il vous renseignoit sur tout ce dont il faudroit se garder en s’aventurant dans les boutiques. C’étoit arriver au même but, mais par le côté contraire, comme on arrive à l’orthographe par la cacographie.

Voici le titre, qui, tant il est net, nous dispensera de plus longues explications :

Le Livre des Marchands, fort utile à toutes gens pour cognoistre de quelles marchandises on se doit donner garde d’estre deceu. Genève, 1582, in-24.

Sous Henri IV, ce fut mieux. L’homme à projets du règne, Barthélemy de Laffémas, « tailleur varlet de chambre du roy », comme il aimoit à se qualifier[20], auquel l’industrie et le commerce de son temps durent tant de progrès[21], et en auroient dû bien davantage, si le roi n’eût pas été tué, s’inspira de l’idée même de Montaigne, et en fit le point de départ d’un établissement, qui auroit pu complètement et très-largement la réaliser.

[20] Variétés hist. et litt. de la Biblioth. Elzévirienne, t. VII, p. 303.

[21] Id. ibid.

Ce fut, malheureusement, parmi ses projets, un de ceux qui ne survécurent pas au roi qui protégeoit et qui encourageoit Laffémas. Cet appui manquant, il n’y donna pas suite. Comme la plupart des autres, il le laissa oublier, et l’on n’en sauroit même rien, si, après sa mort, son fils Isaac, le même qui fut le grand justicier de Richelieu[22], n’en avoit pas parlé dans le traité où, sous ce titre : Histoire du Commerce de France, il ne fait guère que l’apologie historiée des projets de son père[23].

[22] Id., t. X, p. 18.