PLAIDOYER
POUR LA DEMOISELLE MARIE LAJON
accusatrice
CONTRE LE SIEUR PIERRE BERLHE
accusé, détenu dans les prisons de la Cour.
MESSIEURS,
Les annales amoureuses de la France ne fournissent point d'exemple pareil à celui de ce procès: on a pu voir jusqu'ici des amants fourbes et entreprenants abuser de la simplicité des jeunes filles et ajouter ensuite le parjure à la séduction, l'ingratitude à l'outrage; on a pu voir des amantes faibles et crédules, qui, après avoir sacrifié leur honneur aux flatteuses espérances d'un mariage sortable, se voient trahies et réduites enfin à couler le reste de leurs jours dans l'opprobre et dans la misère; mais je puis dire, messieurs, que vous trouverez dans cette cause des traits de singularité qui la relèvent et qui la tirent hors des règles ordinaires.
D'un côté, c'est une jeune fille sans expérience, séduite par les artifices d'un ravisseur perfide et par l'espoir d'un établissement prochain, enlevée du sein de sa parenté, conduite par son amant en différents endroits, déguisée en homme par celui-là même dont elle est devenue l'esclave.
D'autre part, c'est un homme parvenu à cet âge où les passions agissent avec empire qui, après avoir employé la séduction la plus soutenue pour triompher de la vertu de cette jeune personne, non content de s'être emparé de son esprit et de son cœur, a eu encore la cruauté de mettre son corps dans l'esclavage et de lui appliquer un cadenas ou ceinture de chasteté, dans le dessein sans doute d'introduire peu à peu chez les Français un usage barbare qu'une jalousie outrée n'avait inspiré jusqu'ici qu'aux Italiens et aux Espagnols.
Tels sont les différents traits qui caractérisent le crime du sieur Berlhe; en fut-il jamais de plus punissable en cette matière?
Je vais, Messieurs, vous faire l'histoire abrégée et naïve des malheurs de la demoiselle Lajon, et, bien qu'elle ne parle ici que par mon ministère, un tel récit ne laisse pas de coûter beaucoup à sa pudeur et à son cœur; il est triste à une jeune fille de se voir obligée d'avouer ses faiblesses et de mener en jugement celui qui fut autrefois l'objet de son inclination; il est affligeant pour elle d'être dans la dure nécessité de l'accabler de reproches cruels, quoique légitimes, et de lui donner les noms odieux qu'il mérite.
Mais que n'a point fait la demoiselle que je défends pour ramener cet ingrat à ses engagements? Longtemps, au milieu des larmes et des sanglots, elle a tâché de lui rappeler ses serments; longtemps elle lui a répété ses promesses, mais tout a été inutile auprès d'un cœur livré à l'inconstance et à la légèreté: elle se voit donc forcée de couvrir le perfide de confusion et de solliciter contre lui les peines qu'il mérite, puisque c'est, Messieurs, le seul moyen de le ramener que d'intéresser contre lui toute votre sévérité.
La demoiselle Lajon est de la ville de Toulouse; elle fut, il y a quelque temps, à Montpellier, voir ses parents du côté maternel; de là elle vint à Avignon demeurer avec son frère, qui y est établi et qui logeait pour lors dans la maison du sieur Berlhe.
Celui-ci eut occasion de voir cette jeune fille, qui est assez libéralement ornée des grâces de la nature; il eut d'abord un certain penchant pour elle, qu'il sut couvrir des politesses que la bienséance semblait autoriser.