La demoiselle Lajon, alors peu susceptible d'impression, vit sans trouble les civilités apparentes du sieur Berlhe; son cœur, dans une heureuse tranquillité, attendait les ordres de ses parents; mais ce jeune homme, profitant peu à peu des occasions que lui offrait l'habitation sous un même toit, donna insensiblement à la demoiselle Lajon ses soins les plus empressés, et il en devint éperdument amoureux; il sut pourtant se contrefaire, de crainte que le sieur Lajon, plus clairvoyant que sa sœur, ne découvrît le but de ses assiduités.
Cette espèce de gêne ne fit qu'irriter les désirs du sieur Berlhe; il n'était point d'occasion favorable où il ne flattât la demoiselle Lajon sur ses charmes: tantôt il relevait ses grâces, tantôt il lui faisait valoir ses empressements et ses soupirs.
Une jeune fille telle que la demoiselle Lajon se laisse, Messieurs, aisément persuader: incapable de tromper personne, elle suppose partout le même caractère, parce que la bonne foi est attachée à cette première innocence.
Il en était bien autrement du sieur Berlhe: fécond en ressources et en moyens les plus propres à faire illusion, il déclara finement sa passion à la demoiselle Lajon, il prit Dieu à témoin de ses sentiments pour elle, il employa les promesses et les serments; enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il y a de plus dangereux dans la funeste science d'aimer, de plus recherché dans l'art de séduire.
Ce langage était nouveau pour la demoiselle Lajon, sa modestie en fut alarmée; mais peu à peu le sieur Berlhe l'amena au point de ne pas se défier d'un homme qui, en apparence, ne donnait à ses recherches qu'un objet légitime. Fatale crédulité! Appât funeste où les jeunes filles se laissent presque toujours prendre! C'était là précisément le piège tendu par le sieur Berlhe et par l'Amour.
Cependant la demoiselle Lajon écoutait ces sollicitations avec une espèce de sécurité et ne leur donnait qu'un motif purement honnête, parce que sa première innocence la soutenait encore, mais la facilité que le sieur Berlhe avait de la voir, presque à tous les moments du jour, lui aplanissait, pour ainsi dire, toutes les voies de la séduction; il feignait tant d'ingénuité et de candeur que cette jeune fille n'en eut aucune défiance.
Les filles sont faibles, Messieurs, et, ne connaissant point le péril, elles exposent insensiblement leur vertu; les amants sont rusés, et il est des moments critiques où, avec la hardiesse de tout entreprendre, ils n'ont que trop l'assurance de tout obtenir.
Le sieur Berlhe, attentif à réitérer ses serments, fit valoir la force de ses promesses à la demoiselle Lajon. Un jour surtout (fatale époque qui fut la source de toutes les infortunes de cette jeune fille! elle ne peut se la rappeler sans verser un torrent de larmes), un jour le sieur Berlhe lui dit qu'elle ne devait pas douter qu'il ne l'aimât jusqu'à l'adoration; il lui jura que sa bouche était la fidèle interprète de ses sentiments; il l'assura qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle, si elle voulait le payer de retour, qu'elle seule était l'unique objet de ses désirs, et qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait posséder son cœur.
A-t-on jamais marqué sa passion par des phrases plus animées, plus vives et plus expressives? Tant d'assurances ébranlèrent enfin la vertu de la demoiselle Lajon; tant de protestations réunies, sans art en apparence, mais réellement fausses et artificieuses, firent enfin l'effet que le sieur Berlhe en attendait: il reconnut dans les jeux de la demoiselle Lajon la fatale impression que les siens y avaient faite; elle sentit, à son tour, divers mouvements qui lui avaient été jusqu'alors inconnus: un mariage mille fois promis et mille fois juré acheva de la persuader; cruel moment! un certain tremblement la saisit; dans le trouble, elle entrevit sa défaite; elle se défendit encore, ou du moins elle entreprit de se défendre, mais sa fermeté l'abandonna, et elle fut vaincue.
C'est ainsi, Messieurs, que le sieur Berlhe profita de la faiblesse et triompha de la vertu de la demoiselle Lajon et qu'après avoir paré sa victime, il la sacrifia enfin à ses désirs enflammés; mais, tandis qu'elle était dans un état à mériter quelque indulgence, les serments les plus forts du séducteur devinrent de nouveaux garants de sa tendresse et de sa fidélité.