La demoiselle Lajon, revenue à elle-même, annonça sa douleur par ses larmes; elle gémit, mais sa blessure était trop profonde pour être soulagée: elle est surprise que sa fermeté l'ait abandonnée; elle cherche son cœur et ne le trouve plus. Inutiles regrets! c'est tout risquer que d'écouter un amant; en l'écoutant, une fille tombe insensiblement dans le précipice qu'il a creusé sous ses pas; les fleurs artistement placées par le séducteur couvrent l'entrée de l'abîme: elle ne connaît le danger que lorsqu'elle a oublié sa sagesse et perdu sa virginité.
C'est ainsi, Messieurs, que dans un instant l'amour détruit une vertu qui est l'ouvrage de plusieurs années; il enlève un trésor gardé jusqu'à ce moment avec tout le soin possible et dont la perte est irréparable.
Un si noir attentat une fois exécuté par le sieur Berlhe, rien ne fut capable d'arrêter son audace; il vit fréquemment la demoiselle Lajon et prit effrontément avec elle toutes libertés d'un époux: combien de fois n'a-t-il pas usé des droits de sa première victoire?
Mais comme il n'avait pas à Avignon toute la liberté qu'il désirait, parce que le sieur Lajon pouvait à la fin pénétrer ses desseins et éclairer ses démarches, il séduisit cette jeune fille jusqu'au point de lui persuader de quitter la maison de son frère et de le suivre à Beaucaire et dans plusieurs autres villes de la province.
Dès qu'une fille est une fois séduite, elle est entièrement livrée au pouvoir de son séducteur, lui seul dispose de son sort, elle n'est plus la maîtresse ni de ses sentiments, ni de ses actions; car, comme dans son idée, elle ne peut plus rien attendre que de la fidélité de son ravisseur, la volonté de celui-ci est sa loi souveraine, de sorte qu'on doit le considérer comme l'auteur de toutes les faiblesses de la fille ravie.
Le sieur Berlhe déguisa d'abord en jeune homme la demoiselle Lajon, et ne lui fit ensuite quitter cette métamorphose que pour l'enfermer pendant l'espace de deux mois et demi dans une chambre à Beaucaire. Là, plongé dans cette espèce d'ivresse où le poison du plaisir a coutume de jeter les esprits, il jouissait tranquillement de ses crimes et de son amante.
Ensuite il la conduisit sous le même déguisement à Montpellier, à Saint-Gilles, dans plusieurs autres villes, et enfin à Nîmes.
Ce fut là, Messieurs, que la demoiselle Lajon se reconnut enceinte; elle en instruisit son amant, elle le pressa de ne pas éloigner plus longtemps leur établissement; mais celui-ci chercha différents prétextes pour éluder l'accomplissement de ses promesses: tantôt ses affaires l'obligeaient de différer, tantôt c'était un voyage; il en fit effectivement, et la veille de son départ il obligea sa maîtresse à se laisser mettre une ceinture avec un cadenas, dont on fera ci-après la description.
Qu'opposait la demoiselle Lajon à tous ces délais? Le sieur Berlhe le sait bien: ce n'étaient que des larmes et le regret de s'être livrée à un homme cruel et parjure.
Il vint quelque temps après la chercher et il la reconduisit à Beaucaire, où il la renferma encore dans la même chambre qui avait déjà servi à ses plaisirs; enfin, il la ramena à Nîmes, où elle accoucha d'une fille; et aussitôt le sieur Berlhe lui remit de nouveau la même ceinture, qu'elle porte encore.