Le sieur Berlhe fut présent aux couches de son amante; les témoins déposent l'avoir trouvé pour lors à côté de son lit; mais, peu à peu, il se dégoûta de son inclination, et ne vit plus les charmes de sa maîtresse que d'un œil indifférent. Effet funeste d'une passion satisfaite!
Cependant la demoiselle Lajon employa auprès du sieur Berlhe tous les moyens qu'elle crut capables de le ramener à son devoir; pour lors, le perfide lui déclara nettement, ainsi qu'il est prouvé par l'information, qu'il n'était pas le maître de l'épouser et qu'il fallait attendre pour cela la mort de sa mère, qui ne voulait pas y consentir.
La demoiselle Lajon regarda avec raison le délai que le sieur Berlhe demandait comme une défaite spécieuse, ou plutôt comme un prétexte odieux d'infidélité; elle sentit dans cet instant tout le poids de son malheur, elle vit qu'elle était jouée par ce séducteur indigne, et comme elle n'avait besoin que de sa propre douleur pour se réveiller, elle porta plainte contre lui, sur laquelle il fut décrété au corps et l'information a été faite.
Alors le sieur Berlhe, dans le dessein, sans doute, de faire cesser les poursuites, a promis de nouveau d'épouser la demoiselle Lajon: il n'a demandé que la procuration de son père; dès qu'elle a été envoyée, l'on a traité de la dot; mais, voici, Messieurs, un nouveau prétexte: la mère du sieur Berlhe ne l'a pas trouvée assez considérable; de sorte que la demoiselle pour qui je parle, poussée à bout par ces retardements affectés, a repris ses poursuites et a demandé contre le sieur Berlhe la condamnation aux peines de droit et à des dommages et intérêts.
Voilà, Messieurs, l'état de la cause.
Le ravisseur que nous poursuivons est un corrupteur qui joint la perfidie à l'insensibilité; il n'aime plus ou, pour mieux dire, il n'a jamais véritablement aimé; toutes les promesses qu'on lui rappelle n'étaient produites que par une passion brutale, elles ont cessé avec elle, elles se sont évanouies avec l'honneur de celle qui en était l'objet; c'est ainsi que le dégoût suit toujours la passion satisfaite, et les faveurs en cette matière ne servent qu'à faire des ingrats.
Il ne s'embarrasse donc point de la situation, ni des cris de la demoiselle Lajon, parce que la gloire de la plupart des hommes de nos jours ne consiste pas à être chastes: ils se font, au contraire, un point d'honneur de ravir celui des femmes, ils ne les flattent que pour les perdre, ne les approchent que pour les trahir, et ils appellent ensuite galanterie ce que les lois appellent un grand crime; ils regardent comme une heureuse adresse ce que Justinien regarde comme les embûches d'un très méchant homme; ils traitent de bagatelle ce que l'Église traite d'impudicité damnable; de sorte que s'ils ont de la honte, c'est d'être honteux, et de ne pas faire consister tout leur honneur à déshonorer une fille.
A la bonne heure, Messieurs, que vous n'écoutiez point celles qui ont perdu toute retenue, qui se présentent effrontément devant les hommes, comme si elles venaient demander leur défaite, qui la cherchent par leurs regards et qui vont au-devant de la séduction.
Mais une jeune fille telle que la demoiselle Lajon, séduite, trompée et déshonorée, ne mérite-t-elle pas que les magistrats s'intéressent pour elle, qu'ils la vengent d'une telle perfidie et qu'ils imposent au ravisseur perfide et inconstant la salutaire obligation de s'unir à elle par les liens sacrés du mariage?
Un pareil crime, commis en la personne de Dina[23], plonge toute une province dans le désordre, dans le sang et dans le carnage, et parce que l'éclat de la punition ne peut pas être aujourd'hui si grand, en faudra-t-il moins imposer au coupable la peine qu'il mérite? Ce que la demoiselle Lajon a perdu par la séduction du sieur Berlhe ne lui était-il pas aussi cher que ce que la fille de Jacob perdit autrefois par la violence de Sichem?