Il est donc juste de la venger, puisque le sieur Berlhe, au mépris de ses sentiments, refuse de tenir ses promesses et de rendre justice à l'innocence et à la vertu de cette jeune personne; il doit trouver, dans une condamnation à des dommages et intérêts proportionnés, des rigueurs convenables pour l'y contraindre par une heureuse nécessité.

Mais comme il faut toujours proportionner la vengeance au crime, il est à propos, Messieurs, d'examiner ici:

Premièrement, les caractères de la séduction;

Deuxièmement, les circonstances de celle que le sieur Berlhe a mise en usage pour vaincre la demoiselle Lajon; cet examen déterminera l'indemnité qu'elle espère.

La séduction, en général, est une action par laquelle on attire les personnes innocentes, peu éclairées ou ignorantes, par les amorces les plus plausibles et les plus douces, dans les voies de l'erreur et du crime; c'est, de la part de celui qui séduit, une adresse de conduire à ses fins ceux qu'il se propose d'y amener, et, de la part de ceux qui sont séduits, un goût trop excité chez eux pour un objet qui les attire par les apparences.

En matière d'amour, le séducteur a principalement pour but de contenter sa passion et sa vanité en satisfaisant une envie cachée et délicate qu'il a de posséder ce qu'il aime; découvrons ici, Messieurs, les moyens de séduction, ou plutôt les conditions qui la caractérisent, et faisons-en, en même temps, l'application à la cause.

La première condition que les docteurs ont attachée à la séduction est que la personne séduite ou ravie soit mineure et d'un âge inférieur à celui du séducteur; or ici le sieur Berlhe a vingt-six ans, selon son interrogatoire, et la fille séduite n'en a pas encore dix-huit, selon la plainte.

L'usage du monde donne aux hommes une supériorité par-dessus les filles; ainsi huit années sont sans doute considérables chez le sieur Berlhe, surtout si l'on fait attention que c'est ici une jeune fille dont la pudeur est naturellement timide, et même un peu sauvage, parce qu'elle est pleine de candeur, qui est favorablement prévenue sur le caractère de ceux qui l'approchent, parce qu'elle est elle-même d'un excellent caractère.

Le séducteur est un jeune homme entreprenant, qui ne suit d'autre loi que celle de ses passions; son penchant au libertinage répond à la corruption de son cœur; il joint au désordre de ses mœurs une audace peu commune; au contraire, celle qu'il attaque est dans cet âge dangereux qui ne fournit ni assez de forces, ni assez de réflexions pour se sauver des écueils qui menacent son innocence; elle n'a pas assez de prudence pour se garantir des pièges et de l'artifice, parce qu'elle juge en aveugle des démarches qu'on fait pour la surprendre, ne distinguant point le bien d'avec le mal, la vérité d'avec le mensonge, l'utile et l'honnête de ce qui ne l'est pas; le défaut d'expérience doit donc servir d'excuse à sa faiblesse.

C'est pour cela, Messieurs, que par une présomption établie dans le droit, la séduction est censée venir plutôt de l'homme que de celle de la femme, parce qu'il est aisé de la tromper et de l'attendrir; son cœur est facile à se livrer à la crédulité, et l'empereur Justinien, qui dit connaître suffisamment la faible nature des femmes, assure qu'elles sont sujettes à être facilement trompées et séduites.