La plupart d'elles, en effet, se rendent plutôt par faiblesse que par passion. La première femme fut séduite parce qu'elle était plus faible que l'homme, et celles de son sexe ont, depuis, conservé cette faiblesse; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne soient pas plus aimables, et souvent le plus heureux des amants est celui qui sait mentir avec le plus d'adresse.

Mais si les femmes, en général, méritent qu'on ait pour elles de l'indulgence, combien n'en mérite pas une fille dans un âge encore tendre et sans lumières, qui ignore les ruses que les passions inspirent, parce qu'elle n'a jamais eu de passions; qui ne sait point les détours que la funeste science d'aimer suggère, parce qu'elle n'a jamais aimé; qui ne fait que d'entrer dans le monde, tandis que le ravisseur l'a toujours fréquenté; une fille enfin qui ne connaît ni la fraude, ni les ruses, tandis que le séducteur est l'homme du monde qui sait mieux les mettre en pratique?

Aussi les lois protègent-elles les jeunes filles dont la faiblesse et la fragilité se trouvent exposées à la malice des hommes. «Comme il est certain, disent-ils, qu'il y a beaucoup de faiblesse et d'infirmité dans ces jeunes personnes, qu'elles sont sujettes à être trompées facilement, qu'elles sont exposées aux embûches des hommes, il est juste de leur prêter un secours favorable et de les défendre contre de pareilles entreprises.»

«Oui, sans doute, dit le célèbre Cujas, rien n'est plus équitable que d'excuser ces jeunes filles qui, par la fourberie des hommes, sont engagées dans des conjonctions illicites et mal assorties.»

La seconde condition de séduction, Messieurs, est lorsque le ravisseur a employé, pour parvenir à ses fins, les grâces, les discours artificieux, les promesses de mariage, et tout ce que l'art de séduire a coutume de mettre en usage pour débaucher la raison et pervertir le cœur, en sorte que tout ce qu'a fait la personne ravie soit moins l'ouvrage de son choix que l'effet d'une impression et d'une violence étrangère.

La séduction des grâces prépare les autres; ce sont les grâces qui ouvrent la scène et qui disposent l'action; c'est un certain dehors qui saisit les sens et qui obscurcit la raison; c'est un brillant qui flatte et qui séduit.

Un séducteur fait valoir finement ses bonnes qualités; le désir de plaire est l'âme de toutes ses actions; il se présente du bon côté et sous une face attrayante: c'est ainsi que l'amour sait déguiser un soupirant, quoique, dans le fond, il soit un loup ravissant qui cherche sa proie.

Qui n'aurait donc pas été trompé sous un air que le sieur Berlhe affectait le plus naïf? Il contrefaisait son humeur, il déguisait ses défauts et ses imperfections; le point de vue où il s'était mis le représentait à la demoiselle Lajon comme un bon ami et un bon hôte, tandis qu'il ne cherchait qu'à trahir les droits de l'amitié et de l'hospitalité; ce sont pourtant ces grâces et ces premiers regards qui, par les yeux, se font passage dans le cœur d'une jeune vierge, comme autant de flèches empoisonnées.

Les autres traits dérivent de la séduction des paroles: rien n'égale, en effet, l'empressement, l'attention, les politesses d'un séducteur; il rampe pour s'acquérir les grâces de celle qu'il désire, mais il ne va pas d'abord à son but: il séduit peu à peu et prépare ses ressorts.

Un ancien[24] représente en ces termes les artifices des amants: «Leurs paroles, dit-il, ne sont que supplications, que prières, que protestations, que serments; ils poursuivent, ils assiègent, ils se rendent, en quelque façon, volontairement esclaves.»