Un Père de l'Église[25] remarque ainsi les progrès de la séduction: «L'œil, dit-il, regarde et séduit l'esprit, l'oreille écoute et gagne insensiblement le cœur.»

En effet, Messieurs, un amant s'épuise en serments et en protestations; il emploie tout l'artifice que sa passion lui suggère; il semble placer son cœur sur ses lèvres, dans ses yeux, dans toute sa personne; il dérange, pour ainsi dire, tout le firmament pour le faire descendre dans ses compliments. Quelles métaphores! quel babil! Pour donner quelque air de réalité à la chimère et quelque apparence de sagesse à la folie, il tâche d'inspirer à l'objet dont il est enchanté, ou dont il fait semblant de l'être, la tendresse qu'il feint lui-même; il prodigue les douces déclarations ordinaires aux amants: en un mot, tout ce que l'art a le plus attrayant est employé, et le but de toute cette éloquence amoureuse est de séduire celle qu'il a malheureusement choisie pour l'objet de sa séduction; de sorte que ses belles paroles équivalent à la force et à la violence.

C'est ainsi qu'en a usé le sieur Berlhe à l'égard de la demoiselle Lajon; c'est d'après lui qu'on a copié ce portrait: il ne saurait être plus fidèle. Combien de fois n'a-t-il pas donné à cette jeune fille ces titres qu'un vif amour inspire, ou plutôt qui semblent n'être produits que par la tendresse? Combien de fois, dans ses fréquentations intimes, ne lui a-t-il pas voué un amour éternel par tout ce que la religion a de plus sacré et par ce que les hommes ont de plus vénérable? Expressions respectables, qui étaient autant de parjures dans le cœur et dans la bouche du sieur Berlhe!

Mais, de tous les moyens pour séduire une jeune fille, il n'en est aucun plus spécieux que la promesse de mariage, soutenue par des serments, précédée de fréquentations, accompagnée de bonnes manières; cette promesse achève d'étourdir la fille, elle chancelle et enfin elle tombe.

Quoi de plus séduisant, en effet, qu'une promesse de mariage entre des personnes d'une condition égale? La maîtresse se livre à l'amant dans l'espérance de devenir bientôt son épouse: or, comme cette voie est toujours la plus légitime pour excuser la fille séduite, c'est aussi la plus criminelle de la part du ravisseur, parce que c'est une recherche honnête dans son principe et que la fréquentation qu'elle détermine semble n'avoir rien en soi de criminel, par rapport aux vues légitimes dont se pare le séducteur: la personne abusée se figure d'avoir tout à espérer d'un homme qui, comme le sieur Berlhe, peut disposer de lui-même et qui offre sa main en échange du cœur qu'il demande: c'est aussi là principalement l'appât séduisant où la demoiselle Lajon a été prise.

Le sieur Berlhe prétendrait-il que ses promesses doivent être écrites? Aucune loi n'autorise cette idée. Les promesses qu'il a faites dans les circonstances dont la procédure fait mention doivent faire plus d'impression qu'une simple promesse par écrit; celle-ci peut être l'effet des importunités intéressées d'une fille qui l'exige comme le prix de ses faveurs ou comme la condition de sa chute: on peut écrire de pareilles promesses dans ces moments de trouble et d'aliénation où la passion, pour tout obtenir, ne sait rien refuser; au lieu que celles que l'on fait en présence de témoins sont le pur effet d'une volonté libre et réfléchie; celles du sieur Berlhe sont de cette nature: les dépositions établissent qu'il a plusieurs fois promis à la demoiselle Lajon qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle.

Il est vrai que le sieur Berlhe dénie aujourd'hui ces promesses; mais, outre qu'elles sont établies par les charges, présumera-t-on qu'il dise la vérité et qu'il soit fidèle dans le récit? Quelle sincérité, quelle fidélité peut-on attendre d'un ravisseur qui ne compte pour rien les assurances, les serments et tout ce qu'il y a de plus respectable parmi les honnêtes gens? D'un homme qui se joue également de l'honneur de son amante et de la parole qu'il lui a tant de fois donnée de s'unir à elle par des liens légitimes? D'un homme qui est coupable envers celle qu'il a séduite par ses parjures, envers Dieu, dont il a méprisé la majesté en prenant faussement son nom à témoin, et envers les hommes, en rompant le lien le plus ferme de la société humaine, qui est précisément la sincérité et la bonne foi?

Il n'a point fait de promesses, dit-il; mais il résulte de l'information et de la réponse même du sieur Berlhe qu'il est expressément convenu que, depuis trois ans environ, il fréquentait la demoiselle Lajon et qu'il avait eu toujours commerce charnel avec elle; or dès que ce commerce est prouvé et avoué par l'accusé, les promesses de mariage sont réputées prouvées, parce qu'on ne saurait présumer qu'une fille comme la demoiselle Lajon, qui a été déflorée par le sieur Berlhe, le corrupteur de son innocence et sans lequel elle n'aurait jamais cessé d'être sage, se soit livrée à lui par pure volupté et par un pur effet du tempérament.

La troisième condition de séduction, Messieurs, est qu'il y ait enlèvement de la personne, ou du moins que la fille séduite, suivant les insinuations de celui qui la ravit, abandonne la maison de ses parents pour se mettre en la puissance de son ravisseur.

Or le sieur Berlhe a usé d'enlèvement à l'égard de la demoiselle Lajon: la procédure prouve qu'il est convenu de l'avoir prise en la ville d'Avignon entre les mains de son frère; il a avoué, dans son interrogatoire, qu'étant arrivé à Beaucaire, il la renferma dans une chambre, où il la garda l'espace de deux mois et demi.