CADENAS
ET
CEINTURES DE CHASTETÉ
A TRAVERS LES SIÈCLES
Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui se contentent du corps, même sans le consentement du cœur. Mais combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!
En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours des êtres aussi anormaux.
Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place et nous a transmis d'intéressants détails.
«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.
En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est d'usage dans tout l'Orient.
Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la populace se servent des anneaux dont on vient de parler.