La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].»
Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque caravane le retour prochain de son mari.
Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa marchandise[3].
En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième siècle. L'abbé Misson raconte, dans son Voyage d'Italie, que ce tyran, fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus de celui qui le donnait. Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat (Il y a aussi des cadenas et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses maîtresses)[4].»
Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des Doges, écrivait humoristiquement:
«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, car la serrure est diablement large[5]».
Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au sérieux:
«L'un des plus singuliers est assurément l'Ostacolo dont a plaisanté bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses caprices.
«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese.
La jalousie au sinistre visage
Inspira seule à l'odieux tyran
Cet instrument d'invention sauvage,
Car il pensait, dans sa stupide rage,
Ainsi se mettre à l'abri du croissant.
Figurez-vous dessous sa carapace
Un hérisson qui sait, sous mille dards,
S'envelopper de robustes remparts
Et défier une meute vorace.
Voyez les chiens s'écorchant le museau
Sous les piquants de ce gibier fallace,
S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse
D'être venus se jeter dans la nasse
Et d'y trouer cruellement leur peau.
Semblable fut, autant qu'on peut le dire,
Ce bouclier des plus secrets appas
De sa moitié qu'en son affreux délire
Imagina ce François Carrera.
Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme
De votre jalousie, évitez ce moyen;
C'est par le cœur toujours qu'on enchaîne la femme.
Vos cadenas jamais ne serviront de rien.
Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure
Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin.
Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure,
Vous n'échapperez pas à la triste aventure,
Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6].