--Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles désirs, héroïques dans leur sublime abnégation, seront une loi pour moi. Et après tout, ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-être mieux que Sternfield t'éprouve aussi impitoyablement qu'il le fait. Tu sais qu'un écrivain Français moderne a dit que dans le mariage, après l'amour la haine; que toutes les situations valent mieux que cette indifférence terriblement monotone dans laquelle vivent certains époux l'un vis-à-vis de l'autre, et sous l'influence de laquelle la vie devient une rivière couverte d'une glace épaisse sans une vague ou une brise légère qui vienne en briser la surface. Mieux vaut l'éclat de la tempête, les ravages de l'ouragan....
--Même s'il répand autour de lui la désolation et la ruine? interrompit la pauvre jeune fille qui, malgré l'état où elle se trouvait, ne put réprimer un léger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire théorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne puis jouir de l'éclat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix. Je n'ai pas assez de courage pour lutter contre l'orage ou la tempête.
--Dans ce cas, ma chère Antoinette, laisse-moi te dire que tu n'as pas les qualifications nécessaires pour faire une véritable héroïne.... Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqué notre singulière conversation.
XXIV.
Antoinette trouva les deux jours suivants singulièrement tranquilles, après la terrible agitation par laquelle elle avait passé. M. Cazeau, l'ami de M. d'Aulnay dont nous avons déjà parlé, était un homme aimable et possédait cette suavité de manières et cette franche gaieté qui caractérisaient si bien nos pères. Patriote sincère, il déplorait les malheurs de son pays, et Antoinette éprouvait, en l'écoutant, une salutaire distraction à ses tristes pensées, car l'expression de ses regrets n'était pas accompagnée de ces violentes dénonciations que son père faisait ordinairement de leurs conquérants.
--Eh! bien, Mademoiselle Antoinette,--dit M. Cazeau, le troisième soir de son séjour chez M. d'Aulnay, au moment où, après une charmante conversation, chacun se préparait à se retirer dans sa chambre,--lorsque je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientôt, je ne manquerai pas de lui dire combien les rapports qu'on lui a faits vous ont mal représentée ainsi que Madame d'Aulnay; on m'avait dit que vous étiez environnées d'un cercle d'habits rouges, plongées dans la vie fashionable la plus gaie, et tout-à-fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or, voilà trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues constamment occupées à vos ouvrages d'aiguille ou par vos livres, et ne recherchant d'autres amusements que la conversation d'un vieux ennuyeux comme moi.
--Vous oubliez,--interrompit M. d'Aulnay en faisant de la tête un mouvement très-significatif,--que nous sommes dans la Semaine-Sainte, et que ces jolies Dames, quoique aimant passablement ce monde-ci, n'ont pas encore tout-à-fait perdu l'espérance de parvenir à un meilleur. Venez nous voir quand le Carême sera passé, et alors vous me direz ce que vous en pensez. Quant à moi, je pourrais souhaiter en mon coeur que toute l'année fût le Carême; volontiers j'en ferais le jeûne et la pénitence pour avoir la paix et le calme.
--Ah! ma foi, Madame d'Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M. Cazeau en réponse à une protestation badine quoiqu'un peu énergique de Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de ce que j'ai vu, et je puis dire franchement à M. de Mirecourt que j'ai été charmé de la vie tranquille qu'on mène ici, que Mademoiselle Antoinette est tout ce qu'il peut désirer de mieux, quoiqu'elle soit encore un peu trop pâle.
--Ne dites rien de cela, s'il vous plaît? demanda Madame d'Aulnay; car mon oncle, par crainte pour la santé de sa fille, la rappellerait chez lui, ce qui n'atteindrait nullement son but.
La visite de M. Cazeau produisit un si heureux résultat que, quelques jours après, Antoinette recevait une lettre très-bienveillante de son père qui lui disait que puisqu'elle menait à la ville une vie si paisible, elle pouvait, si elle le désirait, y prolonger son séjour de deux ou trois autres semaines. Il ajoutait qu'il était sur le point de partir pour Québec où l'appelaient ses affaires, et qu'à son retour il arrêterait la prendre à Montréal pour la ramener.