--Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans venir? demanda un jour Madame d'Aulnay à sa cousine. Plus d'une semaine s'est écoulée depuis sa dernière visite; il n'a pas même fait d'apparition depuis que ce héros de roman, le Colonel Evelyn, est venu.
Antoinette se contenta de soupirer, pendant que Madame d'Aulnay reprit, avec un bâillement qui défigura sa belle petite bouche:
--Il viendra certainement aujourd'hui: je l'espère du moins, car je suis d'une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour me quereller avec lui. Bah! je sois fatiguée de cet ouvrage stupide.
Et, jetant sa broderie de côté, elle s'approcha de la fenêtre. Les remarques qu'elle se mit à faire sur le compte de ceux qui passaient n'étaient rien moins que flatteuses. Tout-à-coup, elle s'écria brusquement:
--Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promène avec la jolie Eloïse Aubertin avec laquelle il s'est si désespérément amusé à ma dernière soirée. N'est-ce pas infâme?
La seule réponse d'Antoinette fut un long soupir.
--Comment peux-tu souffrir cela? continua sa cousine avec indignation. Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fenêtres avec une jeune et jolie fille! Si tu ne le punis pas, tu es entièrement dépourvue de caractère.
--Qu'ai-je à faire? demanda Antoinette d'un air abattu.
--Ce que tu as à faire? Pourquoi ne pas user de représailles? Sors demain et promène-toi avec un aimable monsieur: cela ramènera ce mari réfractaire au sentiment de ses devoirs.
--Jamais, Lucille, jamais! j'ai assez longtemps erré. Avec le secours du Ciel, je n'irai pas plus loin.