--As-tu rencontré, en descendant, quelques-unes de tes connaissances?

--Aucune: je n'avais qu'un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme j'en ai jugé de suite d'après son accent, quoiqu'il ait parlé au cocher en excellent français.

--Et de quoi avez-vous parlé ensemble? demanda tout-à-coup Madame d'Aulnay dont la curiosité venait d'être éveillée.

--La conversation aurait été très-courte, du moins en tant que j'y étais concerné,--car vous savez, ma belle Dame, que je n'ai aucun goût pour ces sortes de relations avec nos nouveaux maîtres--n'eût été une circonstance accidentelle, ou, plutôt, pour être juste, un acte de courtoisie de sa part. Quelques instants après notre départ s'éleva une violente tempête de neige, accompagnée d'un vent perçant qui, malgré mon capot de peau d'ours et mes crémones de laine, ouvrage d'Antoinette, me saisit de part en part. Mes dents qui claquaient violemment trahirent mon malaise à mon compagnon qui, instantanément, et avec une bienveillance pour laquelle je lui fus d'autant plus reconnaissant que j'avais préalablement repoussé une de ses tentatives pour entrer en conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux--il en avait un autre sur lui--et insista pour que je m'en servis. Après cela la conversation s'établit, et je ne tardai pas à découvrir dans mon compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme juste et libéral, entièrement exempt de ces préjugés qui sont la règle de conduite d'un si grand nombre de sa race. Nous discutâmes sur la situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrète de ma part; mais quoique je perdis plusieurs fois patience, il conserva toujours sa modération, en maintenant son opinion, quand je différais d'avec lui, avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur plusieurs points nous nous sommes accordés, et j'ai pu voir facilement qu'il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble à de l'oppression. J'en ai eu une preuve indéniable une fois que nous avions relâché à une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose. Le nommé Thibault qui tenait autrefois cette auberge s'est embarqué pour la France l'année dernière, avec d'autres beaucoup plus illustres que lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des nouveaux débarqués qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes détruites. Pendant que nous reprenions nos places après avoir mangé une bouchée, notre attention fut attirée par la voix de notre hôte élevée au diapason de la colère. Nous regardâmes derrière nous et nous l'aperçûmes, arrêtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que la nécessité avait forcé d'arrêter à son établissement hospitalier. Le malheureux Jean-Baptiste protestait énergiquement en français qu'il avait payé deux fois la valeur de ce qu'il avait reçu, pendant que son adversaire, avec des jurements et des blasphèmes, insistait pour qu'il donnât le prix demandé et qui était hors de raison. Enhardi par la terreur évidente du paysan et par l'encouragement tacite et l'indifférence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du cheval et commença à frapper le pauvre animal à la tête de la manière la plus cruelle, et il menaçait d'en faire autant au propriétaire du dit cheval s'il ne satisfaisait pas son injuste réclamation. En une seconde, mon compagnon avait sauté à terre, saisi le brutal individu par le collet de son habit, et avec le fouet qu'il lui arracha des mains, lui administra deux ou trois bons coups.--"Votre nom, s'écria Barnwell, donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un magistrat."--"Le Colonel Evelyn, du --ième Régiment de Sa Majesté," répondit-il dédaigneusement en repoussant loin de lui l'aubergiste qui était devenu tout-à-coup craintif et honteux.

--Le Colonel Evelyn! répéta vivement Madame d'Aulnay; mais, mon cher oncle, nous le connaissons très-bien.

--Il est à espérer que ce soit le cas; comme vous avez des relations avec un très-grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut trouver à redire, il serait trop déplorable que vous n'en connussiez pas un qui fait tant d'honneur à sa profession. Sur ma parole, ma petite Antoinette, j'aurais pu te pardonner si tu t'étais attiré les hommages de ce brave Anglais.

Pauvre Antoinette! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du coeur précieux qu'elle s'était sans doute acquis, mais qui devait être pour toujours au-dessus de ses désirs.

--Et comment as-tu trouvé les chemins? demanda M. d'Aulnay.

--Il est temps que quelqu'un d'entre vous me fasse cette question. Mon voyage a été plus fatigant qu'aucun de ceux que j'ai jamais faits, et vous savez que j'ai voyagé bien souvent sur la neige et sur la glace.

--Comment cela? Racontez-nous votre voyage! dirent simultanément ses auditeurs.