--Eh! bien, je vous disais donc que peu après notre départ, une neige épaisse commença à tomber, et comme il en était arrivé une grande quantité la nuit précédente, vous pouvez conclure que les chemins étaient loin d'être beaux. Bientôt elle tomba à gros flocons, et pendant que nous discutions, mon compagnon et moi, sur le Canada, ses malheurs et sa destinée, la neige changeait complètement l'aspect des choses comme si la baguette d'une fée s'en était mêlé. Les palissades, les murs de pierre disparaissaient entièrement, et les arbres fruitiers semblaient être de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun être humain ni aucun animal n'étaient sur le chemin, car il n'y aurait eu rien de plus fâcheux pour nous qu'une rencontre qui, en nous obligeant de dévier un peu de la route tracée, nous aurait forcés de faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s'était amoncelée de chaque côté de l'étroit sentier. Si nous avions eu plus de prudence, nous serions restés à l'auberge de Thibault; mais j'avais hâte d'arriver, et mon compagnon aussi. Après quelques minutes de repos, nous nous remîmes donc en route. Bientôt le froid devint intense. La neige avait cessé de tomber, mais le brillant soleil qui lui succéda fut impuissant à nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait la neige, nous la lançait en pleine figure, de sorte que nous étions aveuglés et suffoqués. A dire le vrai, nous allions aussi lentement qu'on va à un enterrement. Des monceaux énormes se trouvaient sur notre chemin, et souvent, très-souvent, nous fûmes obligés de recourir aux pelles de bois que notre conducteur, dans la prévision sans doute d'une semblable éventualité, avait mises dans le fond de la voiture.
--Et comment le Colonel Evelyn s'est-il conduit, mon oncle?
--Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait mettre les pelles en réquisition, il se servait de la sienne avec autant d'adresse qu'un de tes héros parfumés, belle nièce, peut le faire de sa canne à pomme d'ivoire.
--Mais, cher papa, vous avez dû souffrir horriblement! s'écria Antoinette.
--En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon corps souffraient, et ma respiration était courte, quelques fois même douloureuse. Et les chemins!... Oh! que nos pauvres chevaux se démenaient et se débattaient dans les grands bancs de neige que nous rencontrions si souvent. Quand nous arrivâmes à la petite auberge où nous devions passer la nuit, j'étais littéralement épuisé.
--Et votre compagnon de voyage? demanda Madame d'Aulnay.
--Tout ce que j'ai à en dire, c'est qu'il a une constitution de fer, car si peu habitué qu'il doit être à notre climat, il en supporte les rigueurs plus énergiquement encore que le vieux Dussault qui a conduit la malle pendant tant d'hivers par tous les temps. Il est, de plus, excessivement dévoué, et il m'a montré autant d'empressement que si j'avais eu contre lui des réclamations légales.... Mais assez de cette longue histoire; nous n'oublierons pas de sitôt, le Colonel Evelyn et moi, le voyage que nous venons de faire.
Ce récit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se sépara pour la nuit, chacun étant de très-bonne humeur.
M. de Mirecourt, cédant aux sollicitations qui lui furent faites, consentit à rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain matin avec Antoinette, comme il en avait d'abord manifesté l'intention. Son séjour chez son parent fut très-agréable, et en voyant par lui-même la vie régulière que menaient les Dames de la maison, tout en partageant leurs amusements innocents, il commença à croire que les rapports qu'on lui avait faits avaient en effet été grandement exagérés, et qu'il ne pouvait y avoir un immense inconvénient de céder à la demande de Madame d'Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu'au retour du printemps.