En passant devant l'église paroissiale, qui n'était pas alors le grand et massif édifice d'aujourd'hui, mais un vieux temple construit en pierre solide, situé presqu'au centre de la Place d'Armes [5], elle ordonna au cocher d'arrêter et mit pied à terre pour un moment.

Note 5:[ (retour) ] L'église en question, qui remplaçait le premier temple en bois dans lequel nos ancêtres célébraient le culte, fut bâtie en 1672, et occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place-d'Armes; elle était érigée en travers de la rue Notre-Dame qu'elle divisait en deux parties presque égales, obligeant ainsi les passants à faire le demi-tour de l'édifice pour traverser d'un côté à l'autre de la rue. Le cimetière qui lui était contigu occupait l'espace où se trouve l'église paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la Place-d'Armes.--Note de l'auteur.

Elle sortit du temple quelques minutes après, fortifiée par la communion intime qu'elle venait d'avoir avec son Créateur. Elle s'arrêta à quelques pas de là et regarda avec mélancolie les nombreuses tombes qui l'environnaient; malgré le triste aspect du cimetière, encore recouvert, en quelques endroits, du blanc manteau de l'hiver, et offrant, ailleurs, l'apparence de l'approche du printemps, un souhait, ou plutôt une prière s'échappa du fond de son âme: elle demanda au Ciel que le paisible sommeil de la mort lui fût accordé avant la venue de l'époque redoutée où Sternfield devait la réclamer pour sa femme.

Comme elle remontait en voiture, elle aperçut le Colonel Evelyn qui s'approchait; mais il passa près d'elle en lui faisant seulement un salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle rencontra quelques-unes des personnes qu'elle avait souvent vues chez sa cousine et qui la saluèrent avec un respect réel, car elle était pour tous une favorite. Mais quand elle fut passée, ses amis ne manquèrent pas de faire des remarques sur l'altération de ses traits, se demandant avec étonnement si la beauté des Canadiennes se flétrissait aussi rapidement que la sienne.

XXVIII.

Dans la joie qui accueillit l'arrivée d'Antoinette à Valmont, on ne songea nullement à lui demander la raison de ce retour aussi brusque qu'inattendu, et ce fut avec un vif sentiment de satisfaction qu'elle se retrouva dans la calme atmosphère de la maison paternelle.

Madame Gérard s'aperçut bien que son élève était revenue désillusionnée et lassée, mais elle ne fit aucun effort direct pour obtenir des confidences et se contenta de l'environner de marques d'affection qu'Antoinette, loin d'éviter et de refuser, comme elle avait fait quelque temps auparavant, acceptait avec empressement et semblait presque rechercher.

La jeune fille faisait, en effet, tout ce que son excellente gouvernante souhaitait: elle lisait, étudiait, travaillait et se promenait. Plus de rêveries solitaires, plus d'après-midi consacrés à de mystérieuses correspondances; elle recevait encore, il est vrai, des lettres de la ville, mais ces lettres n'étaient pas aussi fréquentes, ni aussi longues que celles d'autrefois, et leur réception n'occasionnait plus de pleurs ni de maux de tête. Il y eut même des moments où la digne gouvernante fut épouvantée de cette soumission passive, de cette obéissance apathique, tant elles semblaient tenir du désespoir. Cette pensée la frappa surtout un soir qu'assise avec la jeune fille à une fenêtre ouverte, elles admiraient ensemble les feux mourants du soleil couchant, et écoutaient les notes suaves du plus doux des chantres de nos bois, le rossignol.

--Madame Gérard, demanda tout-à-coup Antoinette d'une voix mélancolique, maman a dû mourir jeune, n'est ce pas?

--- Oui, mon enfant. Elle s'est mariée à dix-huit ans et est morte le vingtième anniversaire de sa naissance, en te laissant âgée d'un an.