--Merci! merci! chère enfant. Que je suis heureuse de savoir que ton silence est le résultat de la nécessité et non d'un manque de foi et de confiance en ta vieille amie. Loin de moi la plus légère pensée de t'induire à briser la promesse que tu as faite aussi solennellement, mais pardonne-moi si je te dis de te mettre en garde contre ceux qui t'ont arraché cette promesse; quels que chers qu'ils se soient rendus à tes yeux, quelles que soient leurs bonnes et nobles qualités, méfies-toi d'eux, car ce n'est pas dans ton intérêt, mais dans le leur, qu'ils t'ont engagée d'une manière aussi formelle.
Quelques soirs après cette conversation, Antoinette, extraordinairement préoccupée, entrait dans le boudoir où elle avait l'habitude de se rencontrer avec Madame Gérard; mais celle-ci n'y était pas. Elle apprit que sa gouvernante souffrait d'un violent mal de tête et qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Elle alla l'y trouver; mais, s'apercevant que l'invalide avait besoin de repos et de tranquillité, elle lui souhaita une bonne nuit et retourna dans le boudoir.
Cette chambre était déserte; mais les rayons de la lune qui s'y déversaient en flots argentés, donnaient au plancher et aux meubles une beauté fantastique.
--Avez-vous besoin de bougies, Mademoiselle? demanda une servante qui entrait pour fermer les fenêtres et tirer les rideaux.
--Non, je vais rester pendant quelque temps encore à la fenêtre. Est-ce que François s'attend à ce que M. de Mirecourt soit de retour ce soir?
--Il n'en est pas certain, Mademoiselle. Les chemins sont quelque peu mauvais par suite des dernières pluies, et c'est un voyage de plus de trente milles.
La domestique se retira, et Antoinette s'assit près d'une fenêtre ouverte par laquelle le souffle embaumé des résédas et des mignonettes arrivait jusqu'à elle, et ajoutait un nouveau charme à la tranquille splendeur de cette belle nuit d'été. Bientôt les pensées de la jeune fille reprirent le caractère de tristesse qu'elles avaient lorsqu'elle se trouvait seule, et le douloureux souvenir du Colonel Evelyn, de Madame d'Aulnay, et, le plus amer de tous, celui de l'indigne Major Sternfield se réveillèrent dans son esprit. Tout-à-coup, elle fit un soubresaut de terreur: elle venait d'entendre son nom doucement prononcé, à ne pas s'y tromper, par la voix bien connue d'Audley lui même.
--Ce doit être une illusion, se dit-elle en essayant de se rassurer, car elle était devenue tremblante. Peut-être est-ce le murmure du vent.
Ah! encore! Cette fois, ce n'était plus un jeu de son imagination; le mot "Antoinette" prononcé d'une voix claire et douce vint frapper son oreille. S'élançant à la fenêtre, elle plongea au-dehors son regard perçant, et, à travers les branches des acacias qui s'étendaient jusqu'à la maison, elle aperçut une personne à haute taille. Mais, assurément, cet individu caché par un manteau disgracieux et un grand chapeau rabattu ne pouvait être Audley Sternfield, ce type du dandysme élégant. Cependant, le souvenir de ce dont il l'avait menacée, de venir sous un déguisement à Valmont, traversant son esprit, elle n'eut pas de doute sur l'identité du mystérieux personnage qu'elle apercevait à quelques pas devant elle. Se penchant donc en avant:
--Oh! Audley, qu'est-ce qui vous amène donc ici! demanda-t-elle d'une voix mesurée mais agitée.