--Ce n'est pas ce que je te demande, chère Corinne. Je ne me marie pas pour complaire à mes amis ni à ma mère, et d'ailleurs, celle-ci m'aime trop pour trouver à redire sur le choix que je ferai. Ainsi, dis-le moi franchement: m'aimes-tu assez pour devenir ma femme?

Doucement et presque en hésitant, comme si elle eût craint de livrer le secret qu'elle gardait depuis si longtemps, Corinne laissa échapper la petite monosyllabe oui! et quelques semaines après, leur mariage était célébré très-simplement, sans pompe, dans la petite église du village. Madame de Mirecourt, la première impression de surprise passée, avait sans peine sacrifié ses voeux à ceux du cher fils qu'elle idolâtrait.

Après son mariage, la froideur et l'indifférence du Corinne s'évanouirent comme fond la neige sous le soleil d'avril, et jamais femme ne fut plus aimante ni plus dévouée. Jamais de Mirecourt ne lui dit qu'il avait surpris son secret, jamais, non plus, il ne lui donna à supposer qu'elle devait son bonheur autant à la compassion qu'à l'amour. Sa générosité fut bientôt récompensée, car l'affection ardente que sa jeune femme lui avait depuis si longtemps secrètement réservée, ne tarda pas à s'infiltrer dans son propre coeur et à le remplir tout entier.

Hélas! une union aussi heureuse et aussi confiante devait bientôt être douloureusement éprouvée. Deux années de bonheur domestique sans mélange de peine ou de refroidissement d'amitié, deux années seulement de douces félicités pendant lesquelles Antoinette vint au monde, leur étaient accordées: après ce temps, la jeune femme, toujours délicate, commença à dépérir.

Aucune affection, aucun soin ne purent la sauver, et en peu de mois elle fut arrachée des bras de son époux pour être transportée dans sa dernière demeure terrestre. A peine le premier anniversaire de sa mort était-il arrivé, que Madame de Mirecourt alla la rejoindre, laissant le Manoir aussi sombre, aussi silencieux que la tombe.

Le temps fixé pour le deuil étant passé, des amis commencèrent à insinuer au jeune veuf que sa demeure avait besoin d'une maîtresse, qu'il était trop jeune pour se renfermer dans un chagrin éternel; mais il resta sourd à toutes leurs suggestions, et après s'être procuré dans la personne de l'estimable Madame Gérard une excellente gouvernante pour sa jeune enfant, il se retira tout-à-fait dans cette paisible solitude de la vie de campagne qu'il n'abandonna plus jamais.

La petite Antoinette fut heureuse outre mesure en trouvant un guide aussi bienveillant et aussi sûr pour remplacer auprès d'elle la tendre mère que si jeune elle avait perdue, et malgré l'excessive indulgence de son père ainsi que l'étourderie naturelle de ses propres dispositions, elle devint une jeune personne aimable et charmante, sinon parfaite.

IV.

C'était la veille de la Ste. Catherine, ce jour marqué de temps immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l'habitant aussi bien que dans le Manoir du Seigneur, par une franche gaieté et des fêtes innocentes, et qui correspond avec l'Hallow-E'en des Anglais.

Ce soir-là, la maison de Madame d'Aulnay, brillamment illuminée, retentissait des gais accords d'une contre-danse et d'un cotillon. Ses magnifiques appartements, remplis d'uniformes étincelants, de robes légères et élégantes, présentaient un coup-d'oeil brillant et animé.