Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, Madame d'Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint clair et les yeux bleus-foncés indiquaient l'origine Anglo Saxonne. Pour produire de l'effet, la jeune femme avait mis en oeuvre toute l'artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires fascinateurs et une voix légèrement modulée; mais quoiqu'il se montrât poli et attentif, néanmoins elle se crut autorisée à penser qu'elle n'avait fait sur lui qu'une bien faible impression: pour elle, qui était d'ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement mortifiant.
Pendant qu'elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine, Mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui était en ce moment son danseur. Ce personnage était le Major Sternfield, surnommé l'irrésistible par quelques-unes des Dames de la compagnie, et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux, des cheveux et des traits d'une beauté sans défaut, jointe à un merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler l'accent sur la musique la plus riche, étaient des dons rares qu'on ne trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus d'un envieux et plus d'une admiratrice; ainsi pensait Audley Sternfield lui-même.
Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient doublement rehaussés par cette charmante naïveté et cette timide vivacité de manières qui, pour plusieurs, la rendaient encore plus séduisante que sa beauté même. Le Major Sternfield était penché vers elle, apparemment indifférent à toute autre chose qu'à elle-même, et ne lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d'un manque d'empressement. Tout-à-coup, avec une assez grande habileté pour une novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield, même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain glissant du sentiment:
--Dites-moi donc, s'il vous plaît, s'écria-t-elle le nom de vos compagnons d'armes: ils me sont tous inconnus.
--Volontiers, répondit-il avec amabilité; et j'y ajouterai, si vous le voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description, d'ailleurs, servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir sans avoir obtenu ou tenté d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite, est le Capitaine Assheton, un caractère très-aimable et très-inoffensif. Le jovial et rubicond personnage près de lui est le Docteur Manby, notre chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse vis-à-vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuadé que vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce quadrille sera terminé et qu'il doit vous demander la faveur de danser le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de le juger par vous même.
--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay? demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction où se trouvait Lucille avec son impassible partenaire.
--C'est le Colonel Evelyn.
Et en prononçant ce nom, une expression d'aversion mêlée d'impatience traversa la figure du militaire. Mais il la réprima presqu'aussitôt et ajouta sur un ton plus bas:
--C'est la seule exception à laquelle j'ai fait allusion tout-à-l'heure et qui ne s'est pas engagé à faire votre connaissance ce soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son compte?
--Certainement: il m'intéresse maintenant plus que jamais.