Madame d'Aulnay qui avait facilement deviné les sentiments de jalouse colère du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du moment, et, avec un semblant de badinage qu'il trouva excessivement déplacé, elle lui demanda où il était allé dernièrement et ce qu'il avait fait de lui-même.
Il répondit à peine, s'avança vers une chaise qui se trouvait près d'Antoinette, et, après s'y être jeté, exprima ironiquement le plaisir qu'il avait de voir l'état de sa santé amélioré. De Louis il ne fit pas la moindre attention; mais celui-ci trouva moyen de se venger en arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant à Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie à dévider, disant qu'il était à son service jusqu'au bout. Avec son arrogance et son amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu déconcerté: le sourire moqueur de Madame d'Aulnay, le sans-gêne, pour ne pas dire l'impertinente indifférence de Louis, la bien-venue embarrassée et contrainte d'Antoinette, tout cela formait une réception à laquelle il ne s'attendait pas. Mais il n'était pas homme à se laisser vaincre aussi facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.
Laissant à Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit que Louis, sur un signe de celle-ci, se fut levé, pour approcher sa chaise de la jeune fille, et manoeuvra si bien qu'il l'isola entièrement du reste de la compagnie. Alors il commença avec elle une conversation à voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son attention.
Louis regardait cette coquetterie évidente et singulière avec autant de surprise que d'indignation: qu'Antoinette se prêtât à ce jeu, c'est ce qui l'étonnait outre mesure; et plus il la surveillait, plus il la plaignait, et plus intenses devenaient ses sentiments de dégoût pour le militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur déguisée, ses yeux se promenaient avec inquiétude autour d'elle, comme si elle eut été embarrassée de sa position et eut cherché du secours, ce qui témoignait plus de crainte que d'amour; et, quoique Sternfield fût assez près d'elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses yeux eussent un éclat capable de donner de l'émotion à une personne qui aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d'Antoinette ne cessait pas et la rougeur qu'elle avait perdue à son arrivée ne revint pas.
Cependant, Audley avait réalisé ses plans: il avait changé en un état d'embarras l'aimable cordialité qui régnait dans le salon lorsqu'il y était entré, et, tout en infligeant une ample mortification à celui qu'il supposait être son rival, il avait du même coup puni Antoinette pour avoir eu de la gaieté et s'être amusée durant son absence.
Madame d'Aulnay, néanmoins, était anxieuse de trouver une bonne occasion d'exercer des représailles. Cette occasion se présenta bientôt.
-Je reviendrai demain, Mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites l'honneur de monter en voiture avec moi,--venait de dire Sternfield.
--C'est impossible, se hâta d'interrompre Lucille. Antoinette et moi sommes engagées pour aller à la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir un commun ami.
Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui étaient fixement attachés au sol, lui dirent suffisamment qu'il ne devait pas attendre du secours de ce côté; et, trop sage pour entrer dans une lutte où il savait courir le risque d'une défaite, il salua et se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire à Madame d'Aulnay, à voix basse, qu'elle prît bien garde de faire d'Antoinette une femme aussi indépendante, aussi insouciante qu'elle-même, attendu qu'il ne se montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d'Aulnay.
--Audacieux! murmura Madame d'Aulnay.