Mais, avant qu'elle put reprendre son sang-froid, le militaire était loin.

La sauvage et déraisonnable jalousie de Sternfield avait été singulièrement montée, en voyant Louis sur un pied de grande intimité dans la maison de Madame d'Aulnay; elle ne fit donc que s'accroître davantage lorsque le militaire rencontra subséquemment le jeune homme en compagnie des deux Dames.

Quelques jours après la visite pendant laquelle Audley avait semblé faire tous ses efforts pour se rendre désagréable, Madame d'Aulnay, à force d'instances et de caresses, fit promettre à Antoinette de contribuer aux préparatifs d'une petite soirée par laquelle elle voulait relever un peu la monotonie de leur existence actuelle.

Le jour fixé pour cette soirée était arrivé, et Antoinette paraissait si délicatement belle mais si fragile dans sa légère robe diaphane, que Jeanne, se rappelant quelle bonne apparence elle lui avait vue une année à peine auparavant, ne put s'empêcher de hocher la tête tristement, comme si elle eût eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux remarques qui se faisaient autour d'elle sur l'altération de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour paraître gaie et heureuse; mais le Dr. Manby, qui était au nombre des invités présents, se frottant les mains, ne put s'empêcher de dire que ce qu'il fallait à sa jeune amie, c'étaient des distractions et des plaisirs.

Un des plus enjoués parmi les invités était sans contredit Louis Beauchesne, et il y en avait peu dont la réserve ne cédât pas plus ou moins à sa franche et cordiale gaieté. Sternfield, au contraire, était dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu'il avait faites au jeu la nuit précédente chiffonnaient énormément son tempérament, et on peut dire que rarement homme se rendit à une fête de société avec des dispositions aussi contraires. Résolu longtemps à l'avance de trouver sa malheureuse jeune femme en faute, il commença à se fâcher contre elle de ce qu'elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses manières vis-à-vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaieté factice, en la favorisant d'un nouveau chapitre de reproches auxquels, hélas! elle était déjà si bien habituée. La danse terminée, il la laissa brusquement et vola à une de ces jeunes beautés avec lesquelles il aimait tant à flirter. Pendant qu'il s'amusait ainsi, il se félicitait intérieurement du pouvoir et des moyens qu'il possédait pour punir cette volonté rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition à la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, et des partenaires empressés, parmi lesquels Louis était naturellement un des plus prévenants, se pressaient autour d'elle. Sa grande intimité avec lui, aussi bien que l'espèce de liberté qu'elle avait de se départir de cette apparence de gaieté ou d'intérêt qu'elle était obligée de garder avec les autres, lui faisaient accepter plus fréquemment les demandes qu'il lui adressait de danser avec lui. Malgré cela cependant, un oeil sans préjugés n'aurait pu trouver l'ombre même d'une coquetterie dans leurs relations; et quand, par deux ou trois fois, la jeune femme put surprendre le regard de Sternfield ardemment fixé sue elle, elle pensa que ce regard n'était que le complément de la semonce qu'elle avait reçue quelques instants auparavant. Néanmoins, déconcertée à un haut degré par ce regard menaçant, elle refusa de danser avec Louis le cotillon qui se formait, alléguant pour motif qu'elle était bien fatiguée.

--Alors,--répondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour d'elle les coussins de l'ottoman sur lequel elle était assise,--alors je vais rester près de vous et attendre la prochaine danse, car vous m'avez promis de danser encore une fois avec moi.

Anxieux de lui faire oublier les chagrins qu'il lisait sur son visage, Louis n'épargna aucun effort pour l'intéresser et l'amuser, mais ce fut inutile; les regards distraits d'Antoinette se promenaient tout autour du salon et s'arrêtaient à la dérobée sur Sternfield qui se trouvait à quelques pas plus loin, apparemment occupé de sa jolie partenaire, car il ne dansait qu'avec de très-jeunes et belles femmes. L'attitude d'Antoinette inquiétait singulièrement Louis; il y avait dans son regard de la peine, de l'inquiétude et de la douleur, mais non de cette colère jalouse, de ce piqué dont une jeune fille fait ordinairement preuve en voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre. Tout-à-coup, après avoir bien examiné silencieusement sa contenance:

--Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le Major Sternfield est un amoureux bien infidèle. Oh! Antoinette, est-il bien possible que vous aimez cet homme?