Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune compagne, lui exprima le regret qu'elle éprouvait de la voir indisposée et commença ensuite une description animée de sa promenade.

--Cet après-midi a été délicieux pour moi: j'ai rencontré tous ceux que je voulais voir, et j'ai organisé pour demain, avec Madame Favancourt, une promenade à Lachine. Le Major Sternfield, que j'ai rencontré en route, est chargé de voir aux préparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un ton encore plus animé, j'en viens maintenant au plus beau de l'histoire. Tu ne t'imagines pas, Antoinette, qui j'ai pu rencontrer sur la Place d'Armes?... Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chère; il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de superbes chevaux anglais. Je n'ai pu résister à l'idée d'en faire l'acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui ai fait signe de s'approcher. Les chevaux du Colonel, comme s'ils n'eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d'une jolie femme, mordirent leurs freins et se courbèrent: mais il les contint d'une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à contre-coeur évidemment. Persuadée que la franchise me servirait mieux auprès d'un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant, après l'avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très-limitées. Il commença vivement par m'assurer que les siens étaient à mon entière disposition, non-seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les désirerais. M'apercevant à quoi il voulait en venir, je l'interrompis tranquillement en lui disant: "Je ne les accepterai pas sans leur maître: l'un et les autres, ou rien du tout."--Ma chère, tu n'as jamais vu d'homme aussi bien déconcerté. Il se mordit les lèvres, tira sur les rênes de ses coursiers jusqu'à les faire dresser presque perpendiculairement; enfin, voyant que j'étais résolue d'attendre sa réponse, il finit par dire, avec l'air d'un homme cherchant une bonne raison pour refuser, qu'il se ferait un plaisir de se joindre à nous pour la promenade de demain. C'est un parfait sauvage..... Mais je vais te laisser pour quelques instants: ta pauvre tête s'en trouvera mieux.

Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur l'oreiller du canapé, elle y déposa un baiser, et sortit de la chambre.

Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long soupir.

--Oh! si je veux redevenir ce que j'étais auparavant, murmura-t-elle, je dois m'en retourner à Valmont. Les tentations qu'offrent cette maison élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop fortes pour mon coeur facile et mes faibles résolutions.

VIII.

Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement décorées s'arrêtait, le lendemain vers midi, devant la maison de Madame d'Aulnay. Le magnifique équipage du Colonel Evelyn s'y faisait surtout remarquer; le Colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l'air ennuyé et contraint qui se peignait sur sa figure indiquait clairement qu'il se trouvait là à contrecoeur.

Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s'ouvrit, et lu jolie Madame d'Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés des saluts et des sourires pleins d'amitié. A sa suite venait Antoinette; la fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle aux yeux d'un grand nombre.

Comme Madame d'Aulnay posait le pied sur le trottoir, le Colonel Evelyn s'approcha d'elle et d'un ton dans lequel il s'efforça vainement de faire paraître de l'empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer sa voiture en y prenant place près de lui.

Elle fit en souriant agréablement un léger signe d'assentiment, puis se retourna pour répondre à quelques-uns des galants cavaliers qui venaient s'informer de sa santé. Tout-à-coup, elle vit le Major Sternfield s'approcher d'elle et lui demander avec instance de l'accepter dans sa carriole, attendu qu'il avait à lui communiquer des choses de grande importance. Le fait est qu'il avait une hâte impatiente de connaître la raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille, aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait parlé.