Madame d'Aulnay accorda sans difficulté la demande qui lui était faite: elle n'était pas fâchée, d'un autre côté, d'infliger, une bonne fois, un petit châtiment à ce misanthropique Colonel qui semblait considérer comme une lourde charge de l'avoir dans sa voiture. Cependant, comme elle avait préalablement arrêté qu'Antoinette et le Major Sternfield seraient de compagnie pendant qu'avec le Colonel Evelyn elle ouvrirait la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans dérangés.

Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le Colonel et lui dit, avec un joli sourire sur les lèvres: que le Major Sternfield s'étant reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le recevoir dans son petit équipage à elle.

--Mais voici mon substitut, continua t'elle en poussant tout-à-coup en avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à regarder autour d'elle avec un air de préoccupation qu'on ne voyait guère souvent sur sa douce figure.

Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer aussi arbitrairement la compagnie d'un homme si peu bienveillant, Antoinette recula d'un pas et déclara avec énergie qu'elle ne voulait pas consentir à un tel arrangement, "que les chevaux du Colonel semblaient être trop fougueux."

D'un mouvement presqu'imperceptible de lèvres, le Colonel Evelyn s'empressa de l'assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu, étaient cependant parfaitement rompus. Pendant se temps-là, Madame d'Aulnay s'était approchée d'elle et lui murmurait impétueusement aux oreilles:

--Veux-tu donc l'insulter publiquement? Acceptes de suite.

Antoinette se rendit donc malgré elle à l'injonction qui lui était faite. Pendant que le Colonel arrangeait soigneusement les riches fourrures de la voiture autour d'elle, il ne put s'empêcher de se dire à lui-même:

--Quelle comédie! Quelles que jeunes qu'elles soient, quelles que sincères qu'elles paraissent être, elles se ressemblent toutes.

Pendant qu'il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au Major Sternfield--qui, en voyant ces arrangements commençait à regretter sa démarche,--et à Madame d'Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista pour qu'il gardât la tête, déclarant que ces magnifiques coursiers étaient précisément; ce qu'il y avait de plus convenable pour ouvrir la procession.

Bientôt les touristes s'élancèrent gaiement et fièrement, faisant retentir l'air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au cou de, leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute sa longueur, ils passèrent la porte-de-ville qui leur donna une sortie des murs [2], et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le chemin qui conduisait à Lachine.