Vers l'extrémité-Est de la rue Notre-Dame, qui était à cette époque le quartier aristocratique de la Cité, s'élevait une grande maison en pierre dont les innombrables petits carreaux réfléchissaient au loin la lumière du soleil. Sans nous astreindre à la cérémonieuse formalité de frapper au marteau, franchissons de suite la porte d'entrée surmontée d'un vitreau en forme d'éventail; puis, pénétrant à l'intérieur, faisons l'inspection du tout, et lions connaissance avec les personnes qui l'habitent.

Malgré le peu d'élévation des plafonds si justement incompatible avec nos idées modernes d'élégance et de confort, malgré les sculptures grossières et les dorures décolorées qui encadrent les portes et les fenêtres, malgré les architraves imités qui sont disposés le long des murs des différents appartements, il y a dans cette demeure une empreinte de richesse et d'élégance sur laquelle il n'est pas permis de faire doute.

L'éclat de magnifiques peintures, les cabinets parquetés à prix coûteux, les vases antiques et une foule d'autres objets d'art que l'on aperçoit par les portes entr'ouvertes nous confirmeraient dans cette impression quand bien même nous ne saurions pas que cette maison est habitée par Monsieur d'Aulnay, un des hommes les plus marquants parmi les quelques familles appartenant à la vieille noblesse française qui étaient restées dans les principales villes du Canada après que leur pays eut passé sous une domination étrangère.

Au moment où nous le présentons au lecteur, le maître de céans,--personnage aux traits assez irréguliers, mais à l'extérieur d'un gentilhomme,--était assis dans sa grande Bibliothèque. Les trois murs de ce vaste appartement parfaitement éclairé, étaient couverts, du plafond au plancher, de rayons remplis de livres; quelques bustes et portraits d'écrivains, artistement exécutés, en étaient les seuls ornements. Les durables reliures des volumes, parées d'aucune dorure, indiquaient que leur propriétaire les appréciait plus pour leur contenu que pour leur apparence.

Dans l'amour passionné et sans affectation qu'il avait pour la littérature on aurait pu trouver, en effet, l'explication de la placidité de caractère et de la douceur d'habitudes qui caractérisaient le gentilhomme français, dans des circonstances de nature à mettre souvent à l'épreuve la patience de moins philosophes que lui. Quand, après la capitulation de Montréal, ses parents et ses amis lui avaient conseillé de les suivre, de s'en retourner dans la vieille France, ou, tout au moins, de fuir la ville et d'aller chercher la solitude dans sa riche Seigneurie à la campagne, il avait jeté un coup-d'oeil plein de tristesse autour de sa Bibliothèque, soupiré péniblement, et secoué la tête d'un air empreint d'une formelle détermination. En vain, quelques uns d'entr'eux, plus violents que les autres, lui avaient-ils demandé avec indignation s'il pourrait patiemment supporter l'arrogance des fiers conquérants qui venaient de débarquer sur les rivages de leur pays? en vain lui avaient-ils demandé comment il ferait pour souffrir, partout où il tournerait ses yeux, partout où il porterait ses pas, l'uniforme écarlate des soldats qui, au nom du roi Georges, gouvernaient maintenant sa patrie?.... A toutes ces représentations, à toutes ces remontrances où l'indignation s'était fait jour, il avait répondu tristement, mais avec calme, qu'il n'en verrait pas beaucoup de ces héros, attendu qu'il avait pris l'inébranlable résolution de s'enfermer pour toujours dans sa chère Bibliothèque, et de ne mettre les pieds dehors que le plus rarement possible. Enfin lorsque, non satisfaits de ces réponses, ses amis insistaient davantage, il les renvoyait à Madame d'Aulnay, et, comme on savait que cette jolie Dame avait, en plus d'une occasion, manifesté la ferme détermination de ne jamais aller s'enterrer, vivante, au fond d'une campagne,--quoique cependant elle n'eût aucune objection d'y être enterrée après sa mort,--on avait fini par laisser M. d'Aulnay en paix.

Comme nous l'avons dit, le maître de la maison était tranquillement assis dans sa Bibliothèque; aucun souci politique ne troublait pour le moment ses plaisirs intellectuels et il était entièrement absorbé par la lecture d'un ouvrage scientifique, lorsque tout-à-coup la porte s'ouvrit et donna passage à une élégante femme vêtue avec un goût exquis, et appartenant au type de ces héroïnes de Balzac qui ont dépassé la trentaine mais qui ont encore la prétention d'être jeunes.

--Monsieur d'Aulnay! s'écria-t-elle en posant familièrement sur l'épaule de celui-ci sa jolie petite main chargée à profusion de bagues et de diamants.

--Eh! bien, qu'y a-t-il, Lucille? demanda-t-il en fermant son livre d'un air où on pouvait lire quelque regret mais non pas de l'impatience.

--Je suis venue t'annoncer qu'Antoinette est arrivée.

--Antoinette! répéta-t-il machinalement.