--Oui, cher distrait.--Et la belle main de la jeune femme lui appliqua sur la joue un léger soufflet.--Oui, ma cousine Antoinette, cette chère enfant que j'avais si souvent inutilement demandée à son père depuis six mois, a enfin obtenu la permission de venir jouir un peu, sous mes auspices, de la vie du monde.

--Veux-tu parler de cette petite fille rose et naïve que j'ai vue, il y a deux ans, à la campagne, chez M. de Mirecourt?

--Précisément, mais au lieu d'une petite fille, c'est aujourd'hui une jeune demoiselle, et, ce qui ne lui nuit pas le moins du monde, une riche héritière. Mon oncle de Mirecourt a consenti à la laisser venir passer l'hiver avec nous, et j'ai résolu qu'elle verrait un peu de société pendant ce temps-là.

--Ah! je ne sais que trop bien ce que cela veut dire. A partir de ce moment, nos règlements d'intérieur vont être foulés aux pieds, la maison bouleversée et constamment assiégée par ces jeunes fats aux sabres traînants, par ces militaires Anglais dont tu as pris un soin tout particulier de me parler depuis quelque temps. Hélas! j'avais pourtant espéré que le départ du chevalier de Lévis et de ses braves compagnons mettrait à la retraite ce zèle, cette fièvre militaire; je dois l'avouer, à ma honte, si quelque chose eût pu me consoler pendant ce sombre épisode de l'histoire de mon pays, c'eût été la réalisation de cette espérance.

--Que veux tu, cher ami? répondit Madame d'Aulnay sur un ton devenu plaintif; n'avons-nous pas assez fait pénitence pendant de longs et lugubres mois? Après tout, le monde doit vivre, et pour vivre il a besoin de société. J'aimerais autant vêtir le costume de Carmélite et te voir prendre la robe et le capuchon de Trappiste, que de continuer à vivre dans cette réclusion du cloître où nous végétons depuis si longtemps.

--Tu es absurde, Lucille!.... Quant à la robe et au capuchon de Trappiste, je crois qu'ils conviendraient mieux à mon âge et à mes goûts, ou du moins qu'ils me seraient plus confortables que les costumes de fêtes et les habits de bal que tes projets vont me contraindre d'endosser. Mais enfin, pour parler sérieusement, je ne puis m'imaginer que toi qui avais l'habitude de parler d'une manière si touchante avec les militaires français des malheurs du Canada,--toi qui, par tes patriotiques dénonciations de nos ennemis et de nos oppresseurs, entraînais ceux qui t'écoutaient,--toi que le colonel de Bourlamarque a comparée à une héroïne de la Fronde,--je ne puis, dis-je, m'expliquer que tu ailles recevoir et fêter ces mêmes oppresseurs.

--Mon cher d'Aulnay, je te le demande encore une fois: ai-je d'autre alternative? Je ne puis convenablement, tu en conviendras, inviter à mes réunions des commis et des apprentis, et c'est tout ce qui nous reste: notre monde est dispersé d'un côté et de l'autre. Ces officiers Anglais peuvent être d'infâmes tyrans de barbares oppresseurs, tout ce que tu voudras; mais enfin ce sont des hommes d'éducation, de bonnes manières, et--pour dernier argument--ils sont ma seule ressource.

--Dans ce cas, dis-moi, je t'en prie, quand va commencer ce règne d'anarchie? demanda M. d'Aulnay qui, sans être convaincu, avait pris le parti de se soumettre.

--Oh! quant à cela, mon cher André, je suis certaine d'avoir ta pleine et entière approbation. Cette bonne vieille fête de la Sainte Catherine, que nos ancêtres célébraient si joyeusement, est l'époque que j'ai choisie pour ouvrir de nouveau nos portes à la vie, à la gaieté....

--Et, je le crains bien, pour les fermer à la paix et à la tranquillité. Mais, au moins, connais tu quelques-uns de ces messieurs désormais appelés à fréquenter nos salons et à prendre part à nos dîners?