--Les devoirs et l'affection filiale ne sont ni des caprices, ni des préjugés, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours été pour moi bon et indulgent: le tromper d'une manière aussi terrible, serait répondre bien indignement à sa tendresse.

--Peut-être as-tu raison, mon enfant; aussi bien, je commence à croire qu'il te serait indifférent de lui obéir en tout point. Louis fera un bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient quelque peu monotone, si jamais tu as à regretter l'irrévocable passé, du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un dédommagement.

--Lucille! tu es très-contrariante aujourd'hui. Refuser un mariage secret avec le Major Sternfield est une chose, et épouser Louis Beauchesne en est une autre.

--Oh! tu verras que ces deux choses sont parfaitement synonymes l'une de l'autre, chère cousine. Mon oncle de Mirecourt n'est pas un homme avec lequel on puisse badiner, et ton refus d'accepter le mari qu'il te choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour s'échapper de la main puissante qui veut le mettre en cage..... Mais, chère enfant, tu parais fiévreuse; couche-toi et dors: la nuit porte conseil.

Hélas! c'est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir à la source de lumière qui aurait si infailliblement guidé ses pas au milieu des dangers qui l'environnaient.

Pendant les deux jours suivants, elle évita soigneusement de prononcer même le nom de Sternfield et d'avoir aucune conversation, à son sujet, avec Madame d'Aulnay. Celle-ci commençait à croire que les chances du bel Anglais étaient bien risquées, quand arriva un secours inespéré d'une source dont on était loin d'en attendre. C'était une lettre sévère et impérieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonçait qu'il venait d'apprendre d'une Dame récemment arrivée de Montréal les flirtations notoires d'Antoinette avec certain militaire Anglais, et que dans une semaine il viendrait à la ville pour mettre fin à ce genre de société, en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu'il lui avait destiné.

Cette lettre, certainement mal-avisée et arbitraire, qui corroborait si bien les récentes prédictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur l'esprit déjà indécis d'Antoinette.

Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est inutile d'ajouter dans quel sens celle-ci se rendit à ses prières. Dès lors, elle ne parla plus que d'un mariage secret immédiat comme étant la seule alternative qui restait à la pauvre jeune fille.

XII.

Un autre sujet d'inquiétude, était l'absence prolongée du Major Sternfield qui, depuis le rejet plein d'indignation de sa proposition par Antoinette, n'était pas revenu chez Madame d'Aulnay.