Que ce fût le résultat du désappointement qu'il avait éprouvé ou simple calcul de sa part, c'est ce qu'il est impossible de dire. S'il était mu par ce dernier motif, il faut avouer qu'il se montra tacticien des plus habiles, car son absence le servit plus que sa présence aurait pu le faire. Laissée presqu'entièrement à elle-même,--car elle se trouvait trop malheureuse pour recevoir au salon, avec sa cousine, les nombreux visiteurs qui se présentaient;--effrayée par la pensée que, son père pourrait forcer son mariage avec Louis, ou lui faire sentir tout le poids de sa colère si elle résistait, elle comprit, avec une douleur qu'elle aurait cru auparavant impossible, l'étendue de la privation où elle se trouvait des mots si doux, des protestations si tendres d'Audley Sternfield.
Madame d'Aulnay qui, un peu par bienveillance pour Antoinette et pour Sternfield dont elle ne croyait le bonheur possible que dans le mariage, et un peu par simple sentimentalisme avide d'émotions quelconques, était déterminée à amener a'il était possible leur union, loin de faire ce qui était en son pouvoir pour alléger la position malheureuse dans laquelle se trouvait sa cousine, s'efforçait au contraire d'en augmenter le critique.
Elle en était arrivée au point de regarder, comme inévitable le mariage d'Antoinette avec un homme qu'elle n'aimait pas, et elle la plaignait en conséquence; puis elle blâmait sa timidité, condamnait son obstination à rejeter les propositions d'union de celui que son coeur chérissait Elle ne manquait jamais de terminer ces exhortations en répétant qu'une fois mariés, les deux jeunes gens obtiendraient facilement le pardon de M. de Mirecourt; tandis que si ce père entêté ne rencontrait pas d'autres obstacles que celui de la volonté de sa fille, il mettrait certainement à exécution le projet de la marier à Louis Beauchesne. Quelques fois même elle s'étonnait de l'absence prolongée du militaire et elle l'expliquait en disant que, découragé par la froideur d'Antoinette et par le refus aussi dédaigneux qu'il avait essuyé, il avait porté ses intentions d'un côté où on les avait, acceptées avec orgueil. Après ces funestes entretiens, elle laissait la malheureuse jeune fille à ses réflexions, son visage trahissant la confusion, où elle se trouvait, et son pauvre coeur plus douloureusement malade que jamais.
Un jour à la fin d'un de ces entretiens où Madame d'Aulnay avait déployé tous ses perfides raisonnements, la jeune femme s'était levée pour aller se préparer à une promenade: Antoinette avait refusé de l'accompagner.
--Eh! bien dit-elle, à tout prendre, il vaut peut-être mieux que Sternfield ait cessé ses visites ici, car elles n'auraient eu d'autre résultat que de vous rendre tous deux plus malheureux. Dans deux jours au plus tard ton père sera arrivé, et avant un mois tu seras la femme très-aimante et très-obéissante de Louis Beauchesne.
--Jamais! s'écria Antoinette avec véhémence: jamais! Je resterai plutôt et je mourrai fille.
En ce moment même, son esprit fut frappé par la pensée de l'inflexible volonté de son père. De découragement, elle laissa glisser sa tête sur ses mains appuyées au bord de la table, et elle tomba dans une douloureuse rêverie. De son père, ses pensées se portèrent sur ce volage Audley qui s'était si tôt lassé de l'attitude suppliante d'un amoureux, et les battements précipités de son coeur à mesure que l'image du bel officier s'élevait dans son esprit malgré l'irritation où elle était, lui disaient plus énergiquement que jamais qu'en ce moment du moins elle ne devait pas être la fiancée de Louis.
Le bruit de la porte d'entrée qu'on venait d'ouvrir et qui annonçait l'arrivée de quelque visiteur, ne fit qu'accroître son excitation; et, comme la porte de la chambre où elle se trouvait n'était pas fermée, sans même lever la tête:
--Jeanne, s'écria-t-elle avec impatience, je n'y suis pour personne!
--Encore moins pour moi que pour les autres, Antoinette! demanda derrière elle une voix mélodieuse et tendre.