--Eh! bien, Major Sternfield, je vois que vous avez diligemment mis votre temps à profit, puisque le jour et l'heure sont arrêtés, dit Madame d'Aulnay dès qu'Antoinette fut sortie.
Elle fixait en même temps sur lui un regard pénétrant.
Peut-être le joyeux triomphe qui rayonnait sur son beau visage a'opposait-il aux idées sentimentales qu'elle s'était faites de ce que devait être en pareille circonstance l'amour d'un homme passionnément amoureux; peut-être même commençait-elle à concevoir des craintes sur le bonheur futur de sa cousine, ce dont jusque-là elle n'avait pas eu le moindre souci; mais ces soupçons et ces réflexions disparurent aussitôt, car Sternfield, qui avait probablement deviné sa pensée, s'avança vers elle en s'écriant:
--Ma chère Madame d'Aulnay, mon excellente amie, vous qui, avec une indulgence et une patience dont je vous serai éternellement reconnaissant, avez pris part à toutes mes pensées, à toutes mes espérances et à toutes mes craintes, ne vous étonnez pas de me voir ivre de joie: Antoinette a promis d'être, ce soir même, ma femme, par le plus sacré des sacrements. O la meilleure des amies! laissez-moi m'agenouiller devant vous pour vous exprimer mes remerciements et ma gratitude sans bornes.
Le beau militaire paraissait réellement sincère. Aussi, sentant ses craintes complètement calmées, Lucille lui répondit, en souriant avec bonté:
--Assez, Major Sternfield; je crois en votre sincérité. Et maintenant, puisque cette cérémonie solennelle doit véritablement avoir lieu ici ce soir, permettez que je vous donne congé, car j'ai beaucoup à faire.
La jeune homme porta à ses lèvres la jolie main qui lui était présentée, sans rencontrer aucune résistance de la part de la coquette Lucille qui était également fière de ses jolis doigts, effilés et de ses bagues, et qui ne tenait pas le moins du monde à les cacher.
Dés qu'il fut parti, Madame d'Aulnay se mit en frais d'entrer en besogne. Elle ne chercha pas de suite à voir Antoinette, l'état dans lequel elle l'avait trouvée en entrant lui faisant croire avec raison que ce serait un moment mal choisi pour la conversation. Elle se rendit donc dans sa chambre à elle, sonna Jeanne, et s'enferma avec elle pendant une demi-heure pour lui donner des instructions concernant les détails du ménage. De là, elle alla trouver, M. d'Aulnay et passa une autre demi-heure avec lui; elle se contenta de lui dire qu'Antoinette et elle attendaient pour le soir une couple d'amis qui devaient venir passer la veillée avec elles, sachant bien que cette seule déclaration suffirait pour tenir son mari dans la Bibliothèque. Déjà le jour tombait. Après avoir, en passant, jeté un coup d'oeil dans les salons afin de s'assurer que les lumières et le feu étaient bien allumés, elle monta à la chambre de sa cousine.
Antoinette était près de la fenêtre, le front appuyé sur les vitres, comme en contemplation devant la tempête qui sévissait au dehors, devant les énormes flocons de neige qui, poussés par un vent violent, venaient fouetter les carreaux, ou s'amassaient en masses compactes, obscurcissant la terre et le firmament.
Son impatience était jusqu'à un certain point justifiable, car Antoinette portait encore la robe sombre qu'elle avait depuis le matin; aucun vêtement d'apparat, aucun ruban, aucune fleur attestaient par leur présence hors de la garde-robe que la jeune fille eût l'intention de faire une toilette plus convenable pour la circonstance. Mais lorsqu'elle tourna vers Lucille son petit visage pâle qui portait l'empreinte des larmes, celle-ci en eut pitié et se crut tenue de la consoler au lieu de lui faire des reproches.